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Télévision encore

 

Nous déménageons, Pauline se désole de perdre son petit camarade de jeu, Pierre, qui habite dans la cour.

Pauline. - Pierre! Mon Pierre! Mon adoré petit Pierre bien-aimé! J'en perdrai la vie!

Je lis, ou tente de tire, un manuscrit sur mon lit.

Moi. - Pauline, tu es ridicule.

Pauline. - Je l'aime. Si je le quitte, nous mourrons tous les deux!

Moi. - Qu'est-ce qui te donne ces idées ridicules?

Pauline. - C'est la télé. C'est très mauvais pour les enfants.

 

Devoir 10

La nouvelle maison

Quand nous serons dans la nouvelle maison, Pauline aura de l'ordre et Alberte pourra faire ses gammes tranquillement. Quand nous serons dans la nouvelle maison, Dolores, elle nous le promet, disposera enfin d'assez de placards pour «s'organiser». Les animaux seront disciplinés, certains même supprimés. Je répondrai à mon courrier en retard et je ne perdrai plus les manuscrits. Daniel aura sa chambre et y recevra en paix ses amis sans nous déranger. Vincent aura un nouveau bureau et fera moins de taches sur ses vêtements et sur ses devoirs. Nous recevrons des gens normaux. Qui ne s'installeront pas chez nous, et ne joueront d'aucun instrument. Nous aurons deux salles de bain.

- J'aurai enfin un intérieur, et vous aussi, me dit cordialement

Dolores.

- Je n'aurai plus que des amis sérieux, et je ne les recevrai pas

chez moi.

Quand nous serons dans la nouvelle maison, Jacques ne dessinera plus jamais à minuit, en chemise, au pied du lit, à la lueur d'un projecteur. J'aurai une vaisselle toute neuve. Des rideaux seront suspendus aux fenêtres, il y aura des porte-serviettes près des lavabos, et je rangerai ma bibliothèque. J'inviterai telle et telle «relation utile» que je n'ai jamais osé convier à partager nos repas mouvementés.

 

- Tu sais, dit Jacques un jour, comme je rêve tout haut, nous y

sommes, dans la nouvelle maison.

Du moins peut-on dire encore aux gens qui ne nous connaissent pas très bien: «Excusez-nous, nous venons de déménager». Nous le disons depuis deux ans. Je crois qu'on peut encore tirer1 six mois comme ça. Après, ça deviendra grave.

Jeunes gens

Pourquoi Daniel ne prêterait-il pas, pourquoi même ne donnerait-il pas ses pull-overs, ses pantalons, ses disques, ses livres, à de vagues amis d'amis, qui se trouvent en avoir besoin? Pourquoi Daniel ne dormirait-il pas sur un tapis, alors que son lit est occupé par ce camarade «en panne2»? Pourquoi la chambre de Daniel ne servirait-elle pas de refuge, de parloir, de cantine, de discothèque, à des passants de tous âges et de toutes couleurs? Pourquoi n'ouvrirait-il pas le frigidaire à qui se trouve chez lui, à minuit? «Habiller ceux qui sont nus nourrir ceux qui ont faim». «Ils font tous cela», me dit une dame qui a un fils du même âge. Parfois un vertige me prend. Daniel - et ses pairs3 - devraient-ils être nos modèles au lieu d'être l'objet de nos soucis?



Mme Josette et la jeunesse

Mme Josette a eu une visite, dimanche dernier. C'est celle d'un vieil ami qui habite la banlieue.

- Il a un pavillon tout à fait joli, j'ai vu la photo, avec une

grange au bout d'un petit pré, tout à fait la campagne. Un peu

beaucoup de bruit, depuis quelque temps, mais ça le rajeunit.

- Bruit de voitures, madame Josette?

- Pas du tout. C'est qu'en mai dernier, il a hébergé quelques

jeunes, qui avaient des ennuis avec la police pour une histoire d'af

fiches.

11 en a toujours trois ou quatre chez lui. Ça lui tient compagnie. |ii lui ai demandé de m'en envoyer un.

- Un hippie?...

- Ça m'est égal. Je serais contente d'avoir le point de vue d'un

de ces jeunes sur les événements actuels. On ne les laisse pas suf

fisamment, s'exprimer, à l'O.R.T.F. ou dans Le Monde, je trouve.

J'imagine avec quelque surprise un hippie dans la salle à manger minuscule de Mme Josette.

- Et, il va venir, madame Josette?

- Mais oui. Dimanche. Je vais lui faire «mon» gratin de crevet

tes' et «mon» cake au chocolat. Vous croyez que cela convient?

Qu'est-ce qu'ils mangent les hippies? Est-ce qu'ils sont végé

tariens?

- Ça dépend.

- C'est que je ne voudrais pas le choquer...

Mme Josette se prépare à l'arrivée de «son» hippie, comme à celle d'un ambassadeur. Elle a préparé «son» gratin de crevettes et une liste de questions. Que signifie au juste le slogan: Prenez vos désirs pour des réalités, pourquoi les jeunes scandent-ils: «Elections, trahison». Quel est son avis sur le système électoral, etc.

- Vous savez, madame Josette, il n'est pas forcément au

courant de tout, ce garçon! Ce n'est pas un ministre!

- Vous croyez que les ministres sont au courant de tout? ré-

plique-t-elle.

Je n'étais pas sans appréhension sur cette rencontre. Le hippie viendrait-il? Ne trouverait-on pas Mme Josette assassinée? Ou la déception ne serait-elle pas vive des deux côtés? Il semble que non. Le hippie s'appelle Mark. Il est américain mais a fui son pays pour ne pas faire la guerre au Vietnam. Il a une grande barbe et de longs cheveux.

- Il est tout à fait intéressant, dit Mme Josette avec naturel. Il a

bien voulu répondre à toutes mes questions. Il avait amené un

ami, d'ailleurs, alors j'aime autant vous dire que mon gratin n'a

pas fait long feu2.

- Cela ne vous a pas ennuyée qu'il amène un ami?

- Pas du tout. Ils ont un peu chanté, à la fin du repas, des chan

sons très intéressantes sur mai, sur la question sociale. Au fond,

ces jeunes ont un esprit sérieux.

A ma grande surprise, Mme Josette continue à recevoir de temps en temps, le dimanche, la visite de «ses» hippies. Le gratin de crevettes? Peut-être. Mais l'explication est trop simple. Autant qu on les héberge, qu'on les nourrisse, ils ont peut-être besoin qu'on les écoute, ces jeunes gens. Combien de pères, de mères ont pour leur propre enfant l'attention de Mme Josette? Je l'en loue.

- Je m'informe, voilà tout, répond-elle avec dignité. Je ne partage pas leurs opinions, mais je suis contente de les connaître.

Il n'y a plus de saisons

En fait, la vie moderne, en dehors des enfants1, presque tout le monde la déteste. Il n'y a plus de valeurs établies, on erre. «Il n'y a plus de saisons», disent les bonnes gens. C'est tellement vrai.

Allez élever des enfants au milieu de ce désordre. Pauline disait: «II faut m'acheter un cartable, le mien n'est plus à la mode». Alberte dira: «Dans mon école, les filles vont toutes aux sports d'hiver.» Daniel ne prendra plus un repas à la maison, mais se nourrira de saucisses sur les bars, et de frites au coin des rues, «tous les types font ça». C'est vite dit de répondre. De mon temps2 on n'avait qu'un cartable pendant toute la durée des classes et on travaillait davantage. De mon temps on n'allait pas aux sports d'hiver et on ne s'en portait que mieux.

Ils vivent dans ce désordre et cette publicité, et ce monde, et les élever en dehors est préparer leur inadaptation future et les heurts à vingt ans. Il faut réinventer les saisons. Ce n'est pas rien3.

 

Le maçon

 

Depuis un an, on repeint la maison. On gratte, on calfate des trous', puis on nous abandonne un mois ou deux pour recommencer, semble-t-il, de zéro. Le maçon tousse. «Comme il tousse, ce maçon!» dit Alberte. Vincent, sociable, va lui faire la conversation: «II faudrait que vous preniez du sirop de...; c'est ce que maman donne». Le maçon a jeté un regard autour de lui; il a mis un doigt sur ses lèvres et il a fait: «Chut!» Stupeur de Vincent.

- Pourquoi il m'a fait: «Chut!»? Je lui donnais un bon conseil.

- Peut-être qu'il ne veut pas qu'on sache qu'il est malade.

- Pourquoi?

- On pourrait le renvoyer.

- Et la Sécurité sociale alors? Elle sert à quoi? dit Alberte qui a

une confiance de principe dans les institutions.

Le pronostic pourtant se révèle juste. Quelques jours plus tard les enfants en pleurs assistent au renvoi du malheureux Portugais qui décidément toussait trop.

- Tu ne peux pas le prendre, toi? implore Pauline.

- Il a dit que la Sécurité sociale, il ne l'a pas encore, dit Alberte,

le sourcil froncé.

- Il a dit: Les papiers ne sont pas achevés.

- On ne peut pas faire une manifestation? demande Vincent qui ne recule pas devant les grands moyens.

- On ne peut pas faire une manifestation pour un seul homme, tu comprends; on peut faire une manifestation pour le sort des travailleurs portugais, ou étrangers, en général, mais pas pour un seul.

- Alors, on n'a pas le droit d'être seul? riposte Vincent.

- On a le droit, mais si on se désolidarise des autres, les autres

à leur tour se désolidarisent de vous. C'est le rôle des syndicats de

grouper les gens du même métier pour qu'ils s'aident entre eux.

- Peut-être il n'a pas su se débrouiller pour trouver la maison...

- Il y a un syndicat pour les maçons. Je suppose qu'il finira par

y être inscrit.

- Tu supposes, mais est-ce que tu es sûre?

- Non. Parce qu'il y a des gens qui restent très longtemps sans

être en règle.

Il y a un petit silence méditatif.

- Tout ça ne marche pas sur des roulettes1, hein, maman?

- Heureusement qu'il y a le Paradis, dit Alberte fermement. Je

crois que pour l'instant elle voit le Paradis comme une sorte de su

per-Sécurité sociale, mieux organisée.

- Oui. Mais on ne peut pas se fonder sur le Paradis pour ne

rien faire sur la terre et se dire que tout va s'arranger.

- Se quoi sur le Paradis?

- Se fonder. Se servir de l'idée du Paradis pour ne pas s'en gager sur la terre.

- Ne pas quoi?

- Oh! Zut!

Quelquefois on en a assez d'4expliquer. Surtout quand on ne sait pas très bien quoi répondre.

- Alors, ce n'est pas vrai qu'au Paradis tout s'arrange? dit ma

sensible, ma secrète Alberte, les yeux désolés.

- Si, c'est vrai. Mais il faut faire comme si ce n'était pas vrai.

Ou plutôt...

- Oui. Un peu compliqué pour toi, hein?

- Parfois.

Inondations

Nous avons inondé dix fois Mme Kesselbach, notre voisiné du dessous, quand nous habitions au Panthéon. C'était une Alsacienne posée, rondelette, avenante,experte en pâtisserie, une légère odeur de tarte aux pommes flottant toujours autour d'elle. Le carrelage, à vrai dire, était défectueux; une vraie passoire. Et l'eau passait, passait. Un jour Pauline renversait une bassine, le lendemain Catherine oubliait l'évier en jouant de la flûte. Mme Kesselbach montait.

- Madame, je ne voudrais pas vous être désagréable, mais il y a encore des infiltrations. Et quand je dis des infiltrations! C'est une inondation que je devrais dire. Je ne peux pourtant pas vivre sous un parapluie! Prenez des mesures! ...

Nous baissions la tête, nous prenions des mesures. C'est-à-dire que nous faisions à Cathie, à Pauline, des discours moralisateurs pendant lesquels l'évier débordait à nouveau.

Daniel encore enfant essaya un sous-marin dans la baignoire. Il ouvrit tout grand1 le robinet d'eau chaude; son camarade, Chaud-Museau, en fit autant pour l'eau froide. Puis, incapables de les refermer, ils s'en furent, sur la pointe des pieds2, jouer dans la rue. En peu de temps le niveau de l'eau sur le carrelage monta à trente centimètres. J'entrai.

- Mon Dieu! Mme Kesselbach!

Déjà elle sonnait; imperturbable:

- Je ne voudrais pas vous persécuter, mais quelques infiltrations...

C'était une bonne personne, Mme Kesselbach! Il fallut lui remplacer un plafond tout entier.

Un soir de 14 juillet que nous étions allés danser, le chauffe-bain éclata, et quarante litres d'eau bouillante s'abattirent dans le lit de Mme Kesselbach qui heureusement ne s'y trouvait pas. Mais cette fois-là, dont nous n'étions pas responsables, elle ne nous le pardonna pas. Les yeux encore pleins d'horreur, dans son peignoir de satinette bleue, elle narrait aux voisins:

- Je sors des cabinets, madame, et qu'est-ce que je vois? Mon lit qui FUMAIT, madame! Un lit qui fume!

Bien plus que les dégâts, que le risque encouru3, c'était cette vision insensée, l'illogique, l'impossible, éclatant dans sa vie alsacienne et pâtissière qu'elle ne pouvait pardonner, pas même admettre. «Un lit qui fume!» Elle déménagea.

Dans la nouvelle maison, comme nous avons deux étages, quand le lavabo déborde, l'eau coule tout droit dans le piano d'Alberte. Pas de complications.

Sylvie, dix ans, à qui l'on offre l'un de ces livres «pour enfants» où tout, histoire et vocabulaire, semble calculé par un ordinateur, a cette réflexion, plus profonde qu'il n'y paraît:

- Je n'aime pas ces livres où il n'y a pas de mots qu'on ne comprend pas.

*

J'écrivis deux textes contradictoires. L'un s'intitulait: On ne peut pas dormir. L'autre: On n'est fait que pour chanter.

On ne peut pas dormir (extrait de mon journal).

Ce matin, je sens que je vais travailler. Travailler vraiment. J'ai réussi à sortir de chez moi, le cerveau à peu près frais1, les nerfs à peu près intacts2. Personne ne m'a agrippée pour me demander les vingt francs du déjeuner,Vincent n'a pas perdu son stylo, Pauline n'a pas égaré son short de gymnastique, et j'ai écarté plus aisément que d'habitude les souvenirs fâcheux: correspondance en retard, factures impayées, le dentiste, il faut accompagner Alberte au Conservatoire, demander un extrait de naissance3 de Vincent, et est-ce que je déjeune à la maison, et qu'est-ce que je préparerai pour dî-ner, et surtout, qu'il ne faut pas que j'oublie de rappeler ce magazine auquel, dans un moment de migraine, j'ai promis de donner un article sur Chopin ou sur l'Everest...

Et me voici dehors, dans l'obscurité et le froid, et je bénis 7 heures du matin, mon heure préférée, mon heure à moi. Maintenant je fais provision de cigarettes, j'échange quelques mots avec la marchande de journaux, et j'entre la première dans le café que l'on balaie encore. Le matin. Parfois c'est un vieil Arabe à béret basque, parfois un jeune Normand rougeaud, qui balaie, mais plus souvent une vieille femme sans couleur, de ces vieilles femmes qui portent des châles grisâtres ou beiges, des manteaux sans forme. Elles-mêmes n'ont pas de forme, toujours courbées, entourées de seaux d'eau sale, d'odeurs fades de détergent...

Un gros soupir, la main qui passe machinalement sur les reins douloureux1, elles s'en vont. Le sentiment obscur qu'on aurait pu se dire quelque chose, qu'il y avait peut-être quelque chose à dire, à faire, de plus que ce sourire impuissant, ouvre une première brèche dans mon allégresse du matin. Mais enfin je m'y mets. Je travaille.

Oui, 7 heures, 8 heures, ça va. Il y a beaucoup de dormeurs dans la clientèle des cafés. Le garçon vient se planter devant eux, hésite. C'est dur de déranger quelqu'un qui dort, quelqu'un qui ne sait où aller. Quand c'est un jeune homme, aux vêtements bariolés, on se dit qu'il va retrouver des amis, qu'il s'arrangera. Quand c'est un homme, vêtu avec cette correction râpée qui indique le bord de l'abîme, et qu'il repose un instant, le nez dans les petites annonces du Figaro, c'est plus difficile. Pendant que le garçon hésite, ma plume reste suspendue. Puis, avec une douceur qui fait mal: «Allons, il ne faut pas dormir!...» Les yeux qui s'ouvrent avec peine, le douloureux effort dé reprendre conscience, le regard posé sur le petit verre de café qu'on ne renouvellera pas, qu'on ne peut pas renouveler...

J'hésite à dire : «Puis-je vous offrir un café?» et puis je n'ose pas. Il s'en va, ce frère inconnu, et il me faut longtemps pour me remettre au travail.

 

Devoir 11


Date: 2016-01-14; view: 895


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