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Les élections allemandes

 

 

Les élections constituent un événement moins important que l'échec de la grève des transports.

 

Cependant, le peuple allemand a eu à répondre, en quelque sorte, à une question de confiance posée par le « gouvernement des barons » . Réponse écrasante. Plus de 98,8 % des voix sont allées aux quatre partis d'opposition (communiste, social-démocrate, national-socialiste et centre). Plus de 70 % des voix sont allées aux trois partis qui ont, cette fois, tous trois mis en tête de toute leur propagande le mot d'ordre : « Contre le gouvernement des barons, pour le socialisme. »

 

Les deux partis de gouvernement (nationaux-allemands et populistes), soutenus par tout l'appareil d'État, n'ont gagné qu'un million deux mille voix, évidemment détachées du courant grand-bourgeois qui se trouvait, à côté de bien d'autres courants, dans le mouvement hitlérien.En plus de cette perte prévue et normale, les hitlériens ont perdu près d'un million d'électeurs, qui, pour la plupart, se sont vraisemblablement abstenus. Ainsi la démagogie révolutionnaire du parti hitlérien n'a pu compenser le fait qu'on cesse de voir en lui une force souveraine. Néanmoins, il est bien loin de se désagréger ; il est encore de loin le parti le plus fort, et a encore presque deux fois plus de voix que le parti communiste.

 

Le « bloc marxiste », comme disent les hitlériens, n'a perdu que 17 300 voix ; ainsi son importance relative s'est accrue, vu le nombre des abstentions. Sa composition intérieure a changé. Comme en juillet, le parti communiste gagne, et la social-démocratie perd. Comme en juillet, les gains de l'un (604 511 voix) correspondent presque exactement aux pertes de l'autre (721 818 voix) ; et les chiffres de ces gains et de ces pertes atteignent presque ceux de juillet, ce qui montre combien le rythme s'accélère. Cependant, la social-démocratie, elle non plus, ne se désagrège pas ; elle dépasse encore le parti communiste de plus de un million deux cent mille voix.

 

L'échec des « barons », le succès des communistes, rendent le parti hitlé­rien indispensable à la grande bourgeoisie. La Deutsche Allgemeine Zeitung s'en aperçoit de plus en plus, et non sans angoisse. Les « barons » devront disparaître ou s'entendre avec les hitlériens. Si cette entente se produit, comment se produira-t-elle ? Par un « bloc des droites », du centre à Hitler ? Par un « gouvernement syndical » allant du chef syndical Leipart au national-socialiste Gregor Strasser ? La Deutsche Allgemeine Zeitung (c'est-à-dire l'industrie lourde), préférerait de beaucoup la première solution. De toutes manières, le danger fasciste, bien que peut-être non immédiat, est plus mena­çant que jamais. Tout mouvement avorté qui, comme la grève des transports, effraye la bourgeoisie sans l'affaiblir, le rend plus aigu.



 

(Libres Propos, nouvelle série, 68 année, n° 11, 25 novembre 1932.)


 

Simone Weil : Écrits historiques et politiques.

Deuxième partie : Politique

 

Appendice (ébauches et variantes)

 

 

La situation en Allemagne (note)

(25 février 1933)

 

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Le camp ouvrier

 

La situation est inchangée. Le 22 janvier, les hitlériens ont accompli la provocation qu'ils avaient annoncée une semaine à l'avance, en défilant en plein quartier rouge de Berlin, devant la maison même du parti communiste. La contre-manifestation communiste était interdite ; le parti communiste empêcha, avec raison, ses militants d'aller se faire massacrer dans la rue ; il lança en revanche des appels à la grève ; mais, malgré la vive indignation des masses social-démocrates devant la provocation hitlérienne, ces appels, adressés « aux ouvriers » en général, et sans propositions concrètes aux organisations, ne rencontrèrent aucun écho.

 

Cette passivité laissait la voie libre pour Hitler ; et celui-ci fut effective­ment nommé chancelier quelques jours plus tard.

 

Il y eut de vives réactions de la classe ouvrière, au cours desquelles l'unité d'action fut réalisée à la base avec un plein succès (grève générale à Lübeck après le meurtre d'un bourgmestre social-démocrate, etc.) ; mais ces réactions se firent sans coordination, comme c'est toujours le cas pour les mouvements spontanés. Parti communiste et social-démocratie continuent à manœuvrer pour éviter le front unique en faisant semblant de le désirer. Le parti commu­niste a refusé brutalement une proposition de la social-démocratie (« pacte de non-agression » , c'est-à-dire arrêt des attaques haineuses entre les deux partis) qui ouvrait tout au moins la voie à des négociations. Si seulement des négociations étaient entamées, et si l'un des deux partis désirait réellement les faire aboutir à une unité d'action effective, il aurait les plus grandes chances d'y réussir, étant donné la poussée de la base. La situation est tellement claire qu'on doit supposer que l'Internationale communiste freine le mouvement révolutionnaire en Allemagne, aussi systématiquement que le fait la social-démocratie. Aucune « erreur » ne peut expliquer une telle politique. Quant aux propositions partielles de front unique (dans le cadre des organisations locales ou des fédérations syndicales), on ne peut y voir qu'une manœuvre destinée à donner le change au prolétariat, tant qu'elles ne seront pas accompagnées d'offres concrètes faites par le parti communiste lui-même au parti social-démocrate lui-même.

 

Si le prolétariat allemand ne réalise pas, avec ou contre les partis qui disent le défendre, son unité d'action, il demeurera en fait impuissant, en dépit de l'héroïsme déployé dans les luttes partielles.

 

 

Le camp bourgeois

 

 

Quelle est la portée exacte de la nomination de Hitler comme chancelier ?

Tout d'abord, il est clair qu'il n'a pas le pouvoir. Le pouvoir militaire (la Reichswehr) et le pouvoir économique sont aux mains de la grande bour­geoisie. Ce gouvernement, comme les deux précédents, ceux de von Papen et de von Schleicher, n'est qu'une étape dans les efforts que fait la grande bourgeoisie allemande pour se servir, auprès des masses, de la démagogie hitlérienne, sans abandonner le pouvoir au mouvement hitlérien.

 

Il faut remarquer cependant le progrès continu accompli par le parti hitlérien, non pas quant à ses effectifs, ni quant à ses succès électoraux, mais eu égard au rapport des forces à l'intérieur de la bourgeoisie. von Papen essaya, en vain, de gouverner en écartant complètement Hitler du pouvoir ; von Schleicher essaya, tout aussi vainement, d'apprivoiser le mouvement hitlérien, en lui accordant un rôle de second ordre ; il fallut, malgré les vives répugnances de Hindenbourg et de tous les grands bourgeois, accorder le pouvoir à Hitler.

 

Ce progrès a été accompli au moyen du chantage. La grande bourgeoisie est résolue à accorder le moins possible à Hitler ; mais comme elle ne peut, sans compromettre jusqu'à son existence, se passer du mouvement hitlérien ni même le laisser s'affaiblir, ce minimum signifie en fait des concessions de plus en plus considérables. Le chantage continue à l'intérieur du gouverne­ment. Tant que Hitler gardera en main l'atout qui lui a permis d'obtenir le poste de chancelier, la bourgeoisie allemande devra lui accorder une part sans cesse croissante du pouvoir, et finalement, peut-être, le pouvoir total. Déjà il a remporté un succès, dit-on, en installant ses amis dans les principaux postes de l'administration et de la police en Prusse. Ce n'est pas que la possibilité d'une rupture entre la grande bourgeoisie et lui soit complètement exclue ; mais une telle rupture entraînerait aussitôt une situation si évidemment dangereuse, devant un prolétariat que les provocations fascistes ont fait jusqu'à un certain point sortir de sa passivité, qu'elle ne ferait peut-être que précipiter la capitu­lation de la grande bourgeoisie devant les exigences de Hitler. D'une manière générale, on peut dire que d'une part les fautes, les revirements, les divisions intérieures de la bourgeoisie, et d'autre part les succès partiels du prolétariat, renforcent la position de Hitler, du fait que Hitler s'appuie uniquement sur la crainte qu'éprouve en ce moment la bourgeoisie devant la menace d'un soulèvement ouvrier. Faute d'hommes audacieux, décidés, intelligents, à la tête du prolétariat allemand, celui-ci ne peut profiter assez rapidement de ses avantages momentanés et des faiblesses momentanées de l'adversaire ; dès lors la bourgeoisie, quand elle s'est mise dans une situation dangereuse, a le temps d'en prendre conscience et d'y parer en s'aidant de la démagogie et des bandes terroristes que le mouvement hitlérien met à sa disposition. Tous les événements qui effraient la bourgeoisie allemande, sans constituer pour elle une défaite effective, rapprochent le moment où le fascisme triomphera. Tel a été le cas de la grève des transports de Berlin.

 

Un seul événement, en dehors d'une insurrection victorieuse du prolétariat, pourrait, semble-t-il, compromettre la situation de Hitler ; ce serait un redressement rapide de l'économie allemande. Un tel redressement consoli­derait sans doute le fascisme, comme en Italie, s'il se produisait après la conquête du pouvoir effectif par Hitler ; mais s'il se produit avant que les partis de la grande bourgeoisie aient abandonné le pouvoir au national-socialisme, un retour de la prospérité pousserait sans doute la bourgeoisie à tenter d'adoucir la lutte des classes ; et la social-démocratie reviendrait peut-être en ce cas au premier plan de la scène politique.

 

En résumé, si l'on admet que l'économie tend vers une nouvelle période de prospérité, que la bourgeoisie allemande tend à s'unir derrière le parti hitlé­rien, que le prolétariat allemand tend à s'unir derrière les ouvriers révolution­naires, tout dépend du rythme selon lequel se développeront, les uns par rapport aux autres, ces trois facteurs décisifs.

 

(Libres Propos, nouvelle série, 7e année, n° 2, 25 février 1933)


 

Simone Weil : Écrits historiques et politiques.

Deuxième partie : Politique

 

Appendice (ébauches et variantes)

 

 

Quelques remarques
sur la réponse de la M.O.R.

(Variante)

(1939)

 

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Les camarades M.O.R. de l'Hérault parlent, au sujet des articles publiés par l'E. E., d'analyse « bourrée d'erreurs et d'affirmations tendancieuses ». Ils se gardent de préciser. C'est qu'ils ne le peuvent pas, et qu'ils savent bien que tous les faits avancés sont malheureusement exacts.

 

Leur réponse, en revanche, ne contient presque que des inexactitudes, inexactitudes qui ne peuvent guère venir de l'ignorance, car, avant de se charger de la réponse aux articles incriminés, il faut supposer qu'ils se sont documentés.

 

Ils disent que le Parti Communiste a proposé à deux reprises à la social-démocratie une action commune, à savoir la grève générale. Il est exact que deux fois (contre von Papen et contre Hitler) le parti a lancé un appel en ce sens. Mais la tactique du front unique consiste-t-elle à lancer un appel à une organisation en vue d'une action qu'on détermine à l'avance, surtout quand il s'agit d'un mot d'ordre aussi sérieux que celui de la grève générale, et que ce mot d'ordre n'a pas été préparé ? Non. La tactique du front unique consiste à faire son possible pour constituer, à tous les degrés de la hiérarchie, des organisations de front unique, organisations au moyen desquelles chaque parti peut proposer sa solution à l'ensemble de la classe ouvrière organisée.

 

Il est exact que la social-démocratie allemande a repoussé ces deux appels. Mais, au début de février, elle a proposé au parti communiste ce qu'elle nommait un « pacte de non-agression », et celui-ci a répondu par un refus brutal, qui n'ouvrait pas la voie à d'autres négociations. Le 19 février, l'Inter­nationale Socialiste elle-même a proposé le front unique pour la lutte contre le fascisme et le capitalisme à l'Internationale Communiste. Sans réponse. Trois semaines après seulement, l'Internationale Communiste a engagé ses fractions nationales à faire aux partis socialistes correspondants des propositions de front unique, et même à accepter la fameuse « non-agression », c'est-à-dire l'interruption des attaques. À cette date, l'incendie du Reichstag avait déjà eu lieu ; les deux partis, communiste et social-démocrate, étaient déjà en train d'être réduits en fait à l'illégalité, et le front unique était devenu impassible en Allemagne. Il est difficile de concevoir pire incohérence.

 

Quant à la question des rapports avec Hitler, je ne veux pas répéter les faits que j'ai déjà cités, et auxquels les camarades de l'Hérault ne répondent pas. Je veux seulement noter l'analogie inquiétante que nous pouvons remar­quer entre la politique du parti communiste allemand et celle du parti français. Nous n'avons pas, heureusement, de mouvement national-socialiste ; mais les mouvements sur lesquels s'appuie toute politique fasciste existent chez nous. Ils sont aisés à reconnaître. Ce sont tous les mouvements de révolte qui ne se placent pas sur le terrain de la lutte des classes ; mouvement des anciens combattants, mouvement des contribuables, mouvement des petits commer­çants, mouvement agraire guidé par la Ligue Agraire. Le caractère fasciste de ces mouvements saute aux yeux. Notre parti communiste les appuie tous plus ou moins. L'Humanité a raconté avec approbation comment des petits commerçants et des paysans réunis par la...


 

 

Simone Weil : Écrits historiques et politiques.

Deuxième partie : Politique

 

Appendice (ébauches et variantes)

 

 

Réflexions pour déplaire

(Variante)

(1936 ?)

 

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Ce que je vais écrire déplaira, je le sais, à tous les camarades ou peu s'en faut. Mais quoi ! Nous n'avons pas ici à nous plaire mutuellement, nous avons à dire, chacun pour son compte, ce que nous pensons.

 

Nous suivons tous avec anxiété, avec angoisse, la lutte de nos camarades d'Espagne. Nous tâchons de les aider. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi tirer pour nous, honnêtement, les leçons de l'expérience qu'ils paient en ce moment de leur sang.

 

Quand Lénine, après avoir tracé, dans ses écrits, l'esquisse d'un État sans armée, ni police, ni bureaucratie distinctes de la population, a commencé à construire la machine bureaucratique, militaire et policière la plus lourde qui ait jamais écrasé un malheureux peuple, on a pu interpréter cette volte-face de plusieurs manières. Lénine était le chef d'un parti politique ; il visait le pouvoir ; sa bonne foi pouvait être mise en question.

 

Mais on ne peut mettre en question la bonne foi libertaire de nos cama­rades d'Espagne. Cependant que voyons-nous ? Le conseil des milices, où ils ont toujours exercé l'influence dominante, vient de remettre en vigueur, à l'usage des miliciens du front d'Aragon, le code militaire de la République bourgeoise. La contrainte de la mobilisation vient se substituer à la pratique des engagements volontaires. Le conseil de la Généralité, où la C.N.T. détient les postes économiques, vient de prendre un décret selon lequel des heures supplémentaires non payées peuvent être imposées aux ouvriers sans aucune limite, et les ouvriers qui ne produiraient pas à la cadence jugée normale doivent être considérés comme factieux et traités comme tels; autrement dit, la peine de mort est appliquée à la production industrielle. La presse catalane, et notamment la Soli [5], organe de la C.N.T., exerce un bourrage de crâne qui dépasse peut-être celui des journaux français pendant la guerre. Quant à la police, on avoue publiquement que pendant les trois premiers mois de la guerre civile les comités d'investigation, les militants responsables et les individus irresponsables ont fusillé sans le moindre simulacre de jugement, donc sans aucune possibilité de contrôle. Au front, on fusille des enfants de seize ans, quand on les prend au cours d'un engagement les armes à la main. Quant aux paysans, ceux d'Aragon se plaignent que certaines colonnes - souhaitons que ce ne soient pas celles de la C.N.T. - exercent parfois une véritable dictature sur les villages occupés, et que par ailleurs on ne leur fournit pas les semences et outils nécessaires à leur travail, et qu'ils ne peuvent acheter faute d'argent.

 


 

 

Simone Weil : Écrits historiques et politiques.

Deuxième partie : Politique

 

Appendice (ébauches et variantes)

 

 

Quelques réflexions concernant l'honneur et la dignité nationale

(À propos de la dernière question d'Alain)

(1936 ?)

 

 

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Le sentiment de l'honneur est évidemment la source de toutes les guerres, considérées à l'échelle de l'individu. Toutes sortes d'intérêts économiques peuvent être en jeu entre deux peuples qui se battent ; mais ce ne sont certes pas ces intérêts qui fournissent à chaque combattant l'énergie nécessaire pour dominer la peur. On peut en dire autant des questions territoriales. Qu'impor­tait, somme toute, à un Marseillais que l'Alsace fût allemande ou française ? Qui d'entre nous, aujourd'hui, se sent malheureux parce que les Canadiens de race et de langue française font partie de l'Empire anglais ? Qui est-ce qui souffrirait si la Tunisie passait sous la domination italienne ou allemande ? Qui, surtout, est prêt à considérer ces questions comme des questions de vie ou de mort ? Elles sont à peu près aussi étrangères à chacun de nous que la présence d'Hélène à Sparte ou à Troie pouvait l'être aux guerriers grecs et troyens qui pendant dix ans moururent jour après jour auprès du rivage de la mer. Cet immortel poème de l'Iliade n'a pas vieilli. Au cours de tout combat, l'objet même du combat est toujours oublié. Il n'y a que deux mobiles assez forts pour pousser les hommes à tuer et à mourir, à savoir l'honneur et la puissance. Mais la puissance, on n'en parle guère, d'autant que beaucoup d'hommes accepteraient volontiers de vivre sans puissance ; il n'y a pas là un facteur assez fort d'unanimité. On parle d'honneur, car il est entendu qu'on ne peut pas vivre sans honneur. Dès que l'honneur entre en jeu, n'importe quoi peut devenir une question de vie ou de mort ; Diomède est alors tout prêt à mourir pour rendre Hélène à Ménélas ; les petits gars de Marseille et d'ailleurs versent leur sang pour restituer la nationalité française à des paysans alsaciens qui ne parlent qu'un dialecte germanique. La vie de toute une jeunesse est ainsi à la merci de quiconque possède les moyens de réveiller à telle ou telle occasion le sentiment de l'honneur offensé. Aujourd'hui, des souvenirs encore cuisants empêchent que l'on ose parler de se battre pour l'honneur ; en revanche, dans tous les milieux, on parle de maintenir « la paix dans l'honneur », « la paix dans la dignité ». Cette sinistre formule, qui, en 1914, sous la plume de Poincaré, a ouvert les hostilités, implique qu'on est résolu à subordonner le souci de la paix au souci de l'honneur. Il est urgent de regarder cette notion d'honneur ou de dignité en face une bonne fois. On s'abstient généralement de le faire, parce qu'on craint d'être soupçonné de lâcheté ; on se rend ainsi effectivement coupable d'une lâcheté intellectuelle qui dégrade la pensée.

………………………………………………………………………...

 

« La dignité vaut mieux que la vie », « l'honneur vaut mieux que la vie » , ces formules sont ambiguës. Elles peuvent vouloir dire qu'il vaut mieux mourir que de se mépriser. Certes tout homme digne de ce nom refusera toujours d'éviter la mort au prix du mépris de soi-même, et « pour vivre, de perdre les raisons de vivre ». Seulement la dignité ainsi comprise est chose intérieure à chaque être humain, qui jamais n'est engagée dans les affaires internationales. À qui, à quel homme déterminé est-ce qu'un conflit interna­tional peut imposer la nécessité de choisir entre la vie et l'estime de soi-même ? À proprement parler, aucun homme n'a le choix. Les non-combattants n'ont pas à aller mourir ; par suite ils ne risquent en aucun cas d'avoir à s'accuser eux-mêmes de lâcheté. Les combattants sont envoyés à la mort par contrainte, y compris même les engagés volontaires, puisque les engagements ne sont pas résiliables ; et la durée des hostilités est toujours déterminée par ceux qui n'y prennent aucune part. Il est exclusivement du ressort de chaque homme de décider à partir de quelles limites il lui devient impossible de préserver sa vie sans perdre sa propre estime ; nul ne peut confier même à un ami le soin de résoudre une pareille question.


 

 

Simone Weil : Écrits historiques et politiques.

Deuxième partie : Politique

 

Appendice (ébauches et variantes)

 

 

Réponse au questionnaire d'Alain

(variante)

(1936 ?)

 

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Je n'ai le loisir de répondre qu'à la dernière question. Elle me paraît de beaucoup la plus importante. Depuis le 7 mars, dans tous les milieux, dans toutes les classes sociales, sans distinction de métier, de niveau de culture, d'opinion politique, on a pu observer un souci général de conserver la dignité de la France devant l'acte d'Hitler. Contrairement à ce que beaucoup d'entre nous ont longtemps espéré, ce souci semble aussi puissant dans le peuple que dans l'élite. La formule « la paix dans la dignité » , « la paix dans l'honneur » , formule qui subordonne le souci de la paix à celui de la dignité nationale, formule de sinistre mémoire qui, en 1914, a ouvert les hostilités, cette formule semble ne choquer presque personne. Mais il ne suffit pas de demander, comme Alain, si ceux qui parlent de sacrifier la vie à l'honneur sont aussi ceux qui sont menacés de mourir. La question est plus vaste.

 

La dignité est un attribut de l'être humain considéré comme individu. Certes elle comporte une certaine solidarité. Je peux considérer ma dignité comme blessée par un mauvais traitement infligé à d'autres êtres humains, ou à une collectivité dont je suis membre. Néanmoins ce sera moi et seulement moi qui serai en cause dès que je voudrai me placer sur le seul terrain de l'honneur. Dès qu'on parle de dignité ou d'honneur, il faut dissoudre la collectivité en individus. C'est ainsi seulement que la formule « La dignité vaut mieux que la vie » peut avoir un sens.

 

Encore faut-il savoir quel sens au juste. Le seul qu'on puisse raisonna­blement soutenir, c'est qu'il vaut mieux mourir que de se mépriser. Tout homme sent vivement que choisir le mépris de soi-même plutôt que la mort, c'est « pour vivre, perdre les raisons de vivre ». Il est facile dès lors de comprendre dans quel cas la dignité d'un homme peut être brisée par un outrage subi de la part d'autrui. C'est lorsqu'il est impossible de subir passivement l'outrage sans s'accuser soi-même de lâcheté. Ce qui délivre alors de la honte, ce n'est pas la vengeance, c'est le danger. C'est ce qui devient évident dès que l'on prend des exemples. Ainsi, lorsqu'un homme tout-puissant est insulté par un faible, la clémence ne le diminue pas, la vengeance ne l'honore pas, bien au contraire. De même tuer l'offenseur par ruse n'est pas un moyen de rétablir l'honneur. On peut en conclure que si, parmi ceux que la mobilisation n'appellerait pas au front, quelques-uns sentent leur dignité blessée par les actes d'un gouvernement étranger, aucune guerre ne peut leur servir de remède.

 

Mais la formule « La dignité vaut mieux que la vie » peut être interprétée autrement. On peut entendre par ces mots qu'il vaut mieux mourir et tuer que de supporter une humiliation, l'humiliation étant définie non par le mépris de soi, mais comme un rapport extérieur.


 

 

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Deuxième partie : Politique

 

Appendice (ébauches et variantes)

 

 

Progrès et production

(fragment)

(Pouvoir des mots) [6]

(1937 ?)

 

 

 

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Nous vivons dans un âge éclairé, qui a secoué les superstitions et les dieux. Il ne reste attaché qu'à quelques divinités qui réclament et obtiennent la plus haute considération intellectuelle, telles que Patrie, Production, Progrès, Science. Par malheur, ces divinités si épurées, si affinées, tout à fait abstraites comme il convient à une époque hautement civilisée, sont pour la plupart de l'espèce anthropophage. Elles aiment le sang. Il leur faut des sacrifices humains. Zeus était moins exigeant. Mais c'est qu'on n'aurait pas accordé à Zeus plus que quelques gouttes de vin et un peu de graisse de bœuf. Au lieu que le Progrès - que ne lui accorderait-on pas ? Aussi riait-on parfois de Zeus, tandis qu'on ne rit jamais du Progrès. Nous sommes une civilisation qui ne rit pas de ses dieux. Est-ce par hasard que depuis l'intronisation dans l'Olympe de ces dieux dont on ne rit pas, il n'y a presque plus de comédie ?

 

On peut tout accorder au Progrès, car on ignore tout à fait ce qu'il demande. Qui a jamais tenté de définir un progrès ? Si l'on proposait ce thème dans un concours, il serait sans doute instructif et amusant de comparer les formules. Je propose la définition que voici, la seule à mon avis pleinement satisfaisante et qui s'applique à tous les cas : on dit qu'il y a progrès toutes les fois que les statisticiens peuvent, après avoir dressé des statistiques compa­rées, en tirer une fonction qui croît avec le temps. S'il y a en France - simple supposition - deux fois plus d'hôpitaux qu'il y a vingt ans, trois fois plus qu'il y a quarante ans, il y a progrès. S'il y a deux, trois fois plus d'automobiles, il y a progrès. S'il y a deux, trois fois plus de canons, il y a progrès. S'il y a deux, trois fois plus de cas de tuberculose... mais non, cet exemple ne conviendra que le jour où on fabriquera de la tuberculose. Il convient d'ajouter à la définition ci-dessus que la fonction doit exprimer l'accroissement de choses fabriquées.


 

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Appendice (ébauches et variantes)

 

 

Esquisse d'une apologie
de la banqueroute [7]

(1937 ?)

 

 

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Le mot de banqueroute est un de ceux qu'on emploie avec gêne, qui sonnent mal, comme adultère ou escroquerie. Quand on le prononce au sujet des finances de son propre pays, on parle volontiers d' « humiliante banque­route ». On peut chercher des excuses à une banqueroute, on peut trouver des raisons d'atténuer telle ou telle responsabilité, mais personne n'a même l'idée que la banqueroute ne procède pas de quelque manière d'un péché ; personne ne considère qu'elle puisse constituer un phénomène normal. Déjà le vieux Céphalès, pour faire comprendre à Socrate qu'il avait mené une vie irrépro­chable, lui disait : « Je n'ai trompé personne, et j'ai payé mes dettes. » Socrate, ce mauvais esprit, doutait que ce fût là une définition suffisante de la justice. Le Français moyen - et nous sommes tous la plupart du temps des Français moyens - applique volontiers à l'État le critérium de Céphalès, du moins en ce qui concerne le second point ; car quant au premier, personne ne demande à un gouvernement de ne pas mentir.

 

Proudhon, dans ce lumineux ouvrage de jeunesse intitulé Qu'est-ce que la propriété ? prouve par le raisonnement le plus simple et le plus évident que l'idéal de ce bon Céphalès est une absurdité. L'idée fondamentale de Proud­hon, dans ce petit livre trop méconnu, c'est que la propriété est non pas mauvaise, non pas injuste, mais impossible. Il entend par propriété non pas le droit de posséder un bien quelconque, mais le droit bien plus important de le prêter à intérêt, quelque forme que prenne d'ailleurs cet intérêt : loyer, fermage, rente, dividende.

 

La démonstration de Proudhon repose sur une loi mathématique fort claire. La fructification du capital implique une progression géométrique. Le capital ne rapporterait-il que 1 %, il s'accroîtrait néanmoins selon une pro­gression géométrique à raison de 1+ . Toute progression géométrique engendre des grandeurs astronomiques avec une rapidité qui dépasse l'imagi­nation. Un calcul simple montre qu'un capital ne rapportant que l'intérêt dérisoire de 1 % double en un siècle, se multiplie par sept en deux siècles ; et, avec l'intérêt encore modeste de 3 %, il est centuplé dans le même espace de temps. Il est donc mathématiquement impossible que tous les hommes d'un pays soient vertueux à la manière de Céphalès pendant deux siècles ; car, bien qu'une portion relativement petite des biens meubles et immeubles soit louée ou placée à intérêt, il est mathématiquement impossible que la valeur de cette portion centuple en quelques générations. S'il est nécessaire à l'ordre social que les gens payent leurs dettes, il est plus nécessaire encore que les gens ne payent pas leurs dettes.

 

Depuis qu'existent la monnaie et le prêt à intérêt, l'humanité oscille entre ces deux nécessités contradictoires, et toujours avec une inconscience digne d'admiration. Si on s'amusait à reprendre toute l'histoire connue en la présentant comme l'histoire des dettes payées et non payées, on arriverait à rendre compte d'une bonne partie des grands événements passés. Chacun sait que, par exemple, la réforme de Solon à Athènes, la création des tribuns à Rome sont issues de troubles suscités par l'endettement excessif de la population. L'endettement de l'État a toujours constitué un phénomène non moins fertile en conséquences. Qu'il s'agisse de la population ou de l'État, il n'y a jamais eu d'autre remède à l'endettement que l'abolition des dettes, ouverte ou déguisée.

 

…………………………………………………………………………….

 

[Nous savons construire des mécanismes qui reviennent] à l'état initial dès qu'une certaine limite est dépassée ; mais nous ne savons pas construire de tels agencements automatiques pour la machine sociale. Les souffrances, le sang et les larmes des hommes en tiennent lieu.

 

Nous pouvons aujourd'hui nous livrer à des méditations amères sur le phénomène de l'endettement. L'État français a été engagé jusqu'à mi-corps par la guerre dans cet engrenage mathématique dont le pays ne semble pas pouvoir se libérer. Le sang a été consommé gratuitement et bientôt oublié, ou peu s'en faut ; mais les familles qui ont donné leurs fils ont prêté leur argent, et ce prêt vieux de plus de vingt ans nous étrangle tous les jours davantage. Machiavel disait que les hommes oublient plus facilement la mort de leur père que la perte de leur patrimoine. Il avait raison sans doute, mais la justesse de cette formule nous apparaîtrait aujourd'hui d'une manière plus éclatante si on disait fils au lieu de père. Aucun gouvernement n'a osé encore annoncer qu'il considérait comme nulles les charges financières léguées par la guerre. Malgré toutes les difficultés d'une telle opération il faudra pourtant un jour en arriver là, car il est impossible que ces charges continuent longtemps encore à faire boule de neige. C'est d'autant plus impossible que les charges qui procèdent de la guerre éventuelle font une autre boule de neige non moins redoutable. Car aujourd'hui encore les mêmes hommes qui donneraient sans hésiter leur sang ou celui des leurs et ne demanderaient rien en échange ont besoin de quatre pour cent et d'une garantie de change pour collaborer à la défense nationale.

 

La notion de contrat entre l'État et les particuliers est une absurdité à une époque comme la nôtre.


 

 

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Deuxième partie : Politique

 

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Méditation sur un cadavre

(variante)

(1937)

 

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Il n'y a pas de difficultés économiques. Il n'y a que des difficultés politiques.

Les hommes se résignent plus facilement à leurs souffrances s'ils les croient imposées par le pouvoir que s'ils croient que le pouvoir essaie de les en délivrer sans y parvenir. Car, par une singulière aberration, le pouvoir leur semble une force plus invincible que la nature des choses.

 

 

Le gouvernement de Front Populaire - le premier, celui qui restera sous ce nom - est mort ; il appartient désormais à l'histoire, il est aussi passé que le règne d'Antonin ou de Caligula ; et, déliés de toute obligation de partisans ou d'adversaires à son égard, nous pouvons, en simples spectateurs, rêver librement devant son cadavre.

 

Combien l'heure où il s'est formé est proche et lointaine ! Heure de cauchemar pour quelques-uns ; pour beaucoup, songe merveilleux, ivresse des Saturnales où l'âme, depuis longtemps contractée par la soumission et la contrainte, se dilate dans l'extase d'une délivrance à laquelle elle ne croit qu'à moitié. Pour tous, atmosphère de rêve, d'irréalité. C'était en effet comme un rêve. Car qu'y avait-il de changé, entre mars 1936 et juin de la même année, dans les forces dont l'équilibre constituait la société française ? Rien, sinon que ceux qui en mars ne parlaient que pour commander se trouvaient trop heureux, en juin, qu'on voulût bien encore leur laisser la parole pour émettre des avis ; ceux qui en hiver se croyaient parqués jusqu'à la mort dans le troupeau à qui on accorde seulement le droit de se taire imaginaient, au solstice d'été, que leurs cris pouvaient changer le cours des astres.

 

L'imagination collective, dont les soudains retournements feront toujours le désespoir de ceux qui désirent comprendre l'histoire, est un facteur réel de la vie sociale, et des plus importants. Dans une certaine mesure elle modèle la réalité à son image, en ce sens que tant que la multitude souffrante croit ne rien pouvoir, elle ne peut effectivement rien ; et quand elle croit tout pouvoir, elle peut effectivement quelque chose, jusqu'au jour où, sentant que ce quelque chose n'est pas tout, elle retombe dans son premier sentiment d'im­puissance. Retz analysait supérieurement ce jeu de pendule. On peut en dire autant d'ailleurs, toute proportion gardée, de tous les groupements sociaux susceptibles d'avoir part au pouvoir. Mais l'imagination collective est instable, et ses reflux ne laissent le plus souvent après eux rien qui ressemble aux images qu'elle portait dans son flux.

 

L'art politique consiste à prévoir plus ou moins ces oscillations mysté­rieuses, à les sentir quand elles se produisent, à utiliser à chaque moment dans sa plénitude cette force que constitue l'imagination collective, force aveugle et qu'un homme qui sait où il va peut diriger ; à en diminuer par des artifices les remous. Car il y a un art politique. Les dictateurs le savent ; rien de plus raffiné que la manière dont gouverne Mussolini, ou même Hitler, ou même Staline. Les démocrates l'ignorent, du moins en France, car il se peut que par exemple Roosevelt ne l'ignore pas. Nos hommes de gauche, et particulière­ment nos socialistes, gouvernent comme si le choix du moment, l'ordre de succession dans les mesures prises, la manière de présenter les mesures, et tant d'autres choses analogues n'importaient pas en politique. Un concerto peut être ruiné si le chef d'orchestre fait attaquer telle note quelques secondes trop tôt ; et la politique, tellement plus complexe, pourrait se travailler comme une chose placée hors du temps et de l'espace ? Il n'en est rien. On a porté, on portera sur l'équipe gouvernementale de juin 1936 bien des jugements injustes par trop d'hostilité ou de faveur ; peut-être l'appréciation la plus juste consisterait-elle à les ranger parmi ces architectes qui ne savent faire que des dessins fort agréables sur le papier, mais non conformes aux lois des matériaux de construction ; ou parmi ces poètes qui ne savent écrire que des projets de poèmes rédigés en prose ; ou parmi ces auteurs dramatiques dont les œuvres font de l'effet sous forme de livres, mais ne passent jamais la rampe ; bref parmi tous ceux dont les bonnes intentions pavent l'enfer. Les gens de ce caractère, quand ils se mêlent d'agir, sont souvent traités de purs théoriciens ; mais ils pèchent au contraire par insuffisance de théorie. Ils ont négligé de méditer sur la matière et les instruments propres à leur art.

 

La méditation sur la matière et les instruments de l'art politique est plus facile aux dictateurs ou aux politiciens ambitieux qu'à d'autres, parce qu'ils méprisent les hommes. Un dictateur peut aimer très vivement son peuple, mais un tel amour ressemble probablement beaucoup à celui d'un cavalier pour un beau cheval ; cela peut être fort tendre, mais cela s'accommode parfaitement d'une vue claire, froide et cynique de l'usage du mors et de la cravache. Les hommes d'esprit sincèrement civique, comme Léon Blum, ont au cœur un tout autre amour, sans aucun mélange de mépris ; cet amour-là, comme les larmes, brouille la vue. Ce n'est pas qu'à l'égard des hommes le mépris soit plus justifié que l'estime ; il y a chez la plupart des hommes, ou plutôt chez tous, assez de bassesse et assez de vertu sublime pour justifier pleinement l'un ou l'autre. D'ailleurs le mépris ou l'estime des hommes, cela définit moins un jugement qu'une résolution prise une fois pour toutes soit d'utiliser leurs faiblesses, soit de contribuer à maintenir vivantes leurs grandeurs.

 

C'est pour une autre raison que le mépris des hommes favorise une vue lucide de l'art politique ; c'est parce que cet art a les hommes pour matière, et considérer les hommes comme une simple matière aux mains de quelques techniciens, c'est déjà une vue méprisante. Cependant, sans une telle vue, il n'y a pas d'art de gouverner. Aussi les grands hommes d'État, au cours de l'histoire, ont-ils presque tous et peut-être tous exercé leur génie dans le sens d'une plus grande oppression. Les Gracques, avec leur grand cœur et leur grande intelligence, n'ont su que périr misérablement ; le plus noble sang du monde a ainsi coulé en vain, et l'histoire l'a presque oublié, alors qu'elle a immortalisé le nom d'Auguste.

 

On peut comprendre ainsi que ce gouvernement de juin 1936, dirigé par l'homme le plus intelligent de notre personnel politique, ait commis non seulement, comme il était inévitable, beaucoup de fautes, mais certaines fautes si grossières. Une intelligence ne peut être tout à fait vigoureuse sans un peu de cynisme, et le cynisme s'allie rarement à l'esprit civique. Mussolini a lu et médité Machiavel ; il l'a compris ; il n'a guère fait que l'appliquer. Léon Blum ne s'est certainement pas formé sur la lecture de Machiavel, ce physicien du pouvoir politique. Une telle formation l'aurait empêché de négliger quelques maximes lumineuses qui sont à l'exercice du pouvoir ce qu'est le solfège au chant.

 

L'une de ces maximes, c'est que celui qui s'empare du pouvoir doit prendre tout de suite toutes les mesures de rigueur qu'il estime nécessaires, et n'en plus prendre par la suite, ou en tout cas de moins en moins. Puisque les ministres socialistes croient à l'efficacité de certaines mesures fiscales et financières pour remplir les caisses de l'État, soutenir la monnaie et établir un peu de civisme en matière d'argent, ils devaient de toute évidence prendre ces mesures en juin 1936 et non un an plus tard. Il fallait à ce moment faire publiquement le bilan d'une situation déjà catastrophique et décider aussitôt toutes les mesures d'exception jugées désirables, y compris la dévaluation ; et tout ce qu'on a accusé par la suite le « mur d'argent » d'avoir empêché, il fallait le tenter alors. La droite, ou ce qu'on nomme ainsi, était alors résignée et préparée à recevoir des coups. Quand un pouvoir nouvellement institué commence par assener à ses adversaires les coups qu'il veut leur donner, puis les laisse à peu près tranquilles, ils lui savent gré de tout le mal qu'ils n'en souffrent pas ; quand il commence par ménager les adversaires, ils s'irritent ensuite de la moindre menace. Le pire de tout est de les ménager tout en laissant peser sans cesse sur eux des menaces vagues et jamais réalisées ; on s'attire alors à la fois l'hostilité et le mépris, et on se perd. C'est ce qui est arrivé.

 

Le principe fondamental du pouvoir et de toute action politique, c'est qu'il ne faut jamais présenter l'apparence de la faiblesse. La force se fait non seulement craindre, mais en même temps toujours un peu aimer, même par ceux qu'elle fait violemment plier sous elle ; la faiblesse non seulement n'est pas redoutée, mais inspire toujours un peu de mépris et de répulsion même à ceux qu'elle favorise. Il n'y a pas de vérité plus amère, et c'est pourquoi elle est généralement méconnue. Sylla, après son abdication, a vécu en parfaite sécurité dans cette Rome où il avait fait couler tant de sang ; les Gracques ont péri lâchement abandonnés par cette multitude à qui ils avaient voué leur vie On croit généralement que les hommes se déterminent d'après des raisonne­ments soit sur la justice, soit sur leur intérêt ; en réalité l'empire de la force façonne souverainement sentiments et pensées. Combien de gens, sans même s'en rendre compte, concevaient et sentaient la question sociale, dont les données n'avaient pourtant pas changé, tout autrement en juin 1936 qu'en avril de la même année ! Les guerres sont suivies de révolutions dans les pays vaincus, non dans les pays vainqueurs. Pourtant le peuple vainqueur a autant de raisons de se révolter et autant de puissance pour le faire que le peuple vaincu ; mais celui-ci a en face de lui un État qui s'est montré faible. Cette force qui règne jusque dans les consciences est toujours en grande partie imaginaire. Le lion rampe devant le dompteur qui présente l'apparence d'une force invincible, et lui lèche la main ; le même lion dévore le dompteur qui a laissé voir de la crainte ou de l'irrésolution. L'individu en face de la foule est toujours un peu comme le dompteur devant le lion ; c'est la situation de l'homme au pouvoir.


 

Simone Weil : Écrits historiques et politiques.

Deuxième partie : Politique

 

Appendice (ébauches et variantes)

 

 

Les nouvelles données du problème colonial dans l'empire français

(variante)

(1938)

 

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La colonisation est essentiellement l'effet d'un rapport de forces. Elle commence presque toujours par l'exercice de la force sous sa forme pure, c'est-à-dire par la conquête. Le peuple conquis voit d'abord avec douleur, la portion du peuple attachée aux traditions voit fort longtemps avec douleur, ses coutumes, ses mœurs, sa culture en partie abolies et en partie dégradées par une domination étrangère. La puissance d'attraction de la civilisation victo­rieuse, parée de ses propres prestiges et de tous ceux de la victoire, peut fournir pourtant un principe de collaboration. Mais quand arrive à la maturité une jeunesse élevée dans la culture du vainqueur, cette jeunesse supporte mal d'être traitée en inférieure par des hommes à qui elle se sent semblable et égale. Les transformations économiques bouleversent d'abord des habitudes ; la technique occidentale finit sans doute par en imposer par sa puissance, mais si après la colonisation la misère de la masse se trouve accrue, ou même simplement maintenue, ou même si elle diminue légèrement, mais à un rythme qui ne correspond pas à la mise en valeur du pays, la technique apparaît comme un bien monopolisé par des étrangers et que le peuple conquis souhaite utiliser pour lui. Une collaboration entre colonisateurs et colonisés n'est possible que si d'abord des égards convenables sont accordés aux tradi­tions de la population, et surtout si chaque étape dans l'assimilation apparaît comme une étape vers l'indépendance politique et économique.

 

Au contraire, si le peuple autrefois soumis par les armes a le sentiment que le vainqueur compte prolonger indéfiniment le rapport de conquérant à conquis, il s'établit une paix qui diffère de la guerre uniquement par le fait que l'un des camps est privé d'armes. Il est naturel, par malheur, que toute colonisation tende par une sorte de phénomène d'inertie à établir une telle situation. Que la nation colonisatrice se réclame par tradition d'un idéal de liberté n'y change rien. Car le manque de liberté dans les colonies met les sujets dans l'impossibilité de se plaindre, et les citoyens de la métropole sont bien trop persuadés qu'ils sont humains et généreux pour s'enquérir avec soin des motifs légitimes de plainte qui peuvent exister sur des terres lointaines. La générosité va très rarement jusqu'à dépenser du temps et des soins pour rechercher des injustices lointaines et muettes dont on pourrait être indirec­tement responsable. Aussi les conflits de doctrines et de partis dans la nation colonisatrice n'ont-ils que peu de retentissement en bien ou en mal sur le régime des colonies. Les colonies n'ont guère à compter sur la générosité tant qu'elles n'ont pas de force. Mais c'est justement la force qui leur manque.

 

 

Fin de la deuxième partie


[1] Cet article a paru en 1933.

[2] Il s'agit du Questionnaire d'Alain, publié dans le n° 34 de Vigilance, le 20 mars 1936, pp. 10-11. (Note de l'éditeur.)

[3] Écrit à Londres pour les services de la France Libre. (Note de l'éditeur.)

[4] Variante de : Rome et l'Albanie.

[5] Solidaridad obrera.

[6] Peut-être une ébauche pour un texte destiné aux Nouveaux Cahiers qui avaient une rubrique : Pouvoir des mots. (Note de l'éditeur.)

[7] Variante de Quelques méditations concernant l'économie. (Note de l'éditeur.)


Date: 2015-12-24; view: 383


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