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La motivation des mots

Il existe deux types de signes, deux types d’ensembles formés du signifiant et du signifié : les uns sont naturels, fondés sur un lien intrinsèque entre signifiant et signifié, les autres sont purement conventionnels. Par conséquent on peut constater que le mot est motivé si sa forme interne est apparente, si elle se laisse facilement expliquer. Dans le cas contraire le mot n’est pas motivé, il est immotivé, non motivé, arbitraire.

Il est à noter que le français moderne « a une préférence très marquée pour le mot arbitraire, isolé et indécomposable »[1].

On distingue quatre types essentiels de motivation des mots : a) phonique, b) morphologique, c) sémantique et d) phraséologique.

Motivation phonique. Il y a deux types de motivation phonique. Le premier est une imitation directe des sons ou des bruits par des sons : brouhaha (bruit confus qui s’élève d’une foule ; le brouhaha d’une gare, d’une conversation, d’une séance parlementaire), coasser (en parlant de la grenouille ou du crapaud), croasser (en parlant du corbeau, de la corneille), croquer (broyer entre ses dents en faisant un bruit sec ; croquer un bonbon, un fruit vert), froufrou (bruit léger que produit le froissement des étoffes, des feuilles etc.; le froufrou d’une robe), glouglou fam. (bruit d’un liquide s’échappant d’une bouteille, d’un conduit), tic-tac (d’une montre), etc. Tous ces mots s’appellent des onomatopées. Et comme c’est une simple imitation des sons, on trouve souvent des formes parallèles entre les créations onomatopéiques des langues les plus différentes : coucou en français, cuckoo en anglais, cuculo en italien, Kuckuck en allemand, êóêóøêà en russe, ÏÏáõ en arménien, etc. Le verbe français miauler a ses correspondants miaow en anglais, miagolare en italien, mauen en allemand, ìÿóêàòü en russe, Ùɳí»É en arménien, etc.

Le deuxième type de motivation phonique représente les cas où il n’y a pas d’imitation directe des sons par des sons, où les sons représentent des impressions sensorielles autres qu’acoustiques. Ce type de motivation est une expressivité phonique que l’on trouve le plus souvent dans la poésie, et surtout dans les œuvres des poètes symbolistes (Verlaine, Rimbaud, Mallarmé dans la littérature française, Térian et Siamanto dans la littérature arménienne). Donc, le phénomène n’est pas purement linguistique, mais plutôt littéraire et psychique au sens le plus large de ces mots. Il suffit de comparer la composition phonique des deux poèmes présentés ci-dessous pour mettre en évidence les impressions qu’ils nous font : tristes et mélancoliques, d’une part, gaies, joviales et amusantes, de l’autre.



Paul Verlaine

Chanson d’automne

 

Les sanglots longs

Des violons

De l’automne

 

Blessent mon cœur

D’une langueur

Monotone.

 

Il est vrai que la perception de cette expressivité phonique dépend du niveau des compétences linguistiques de l’individu et de son appartenance à telle ou telle communauté linguistique (les sons ayant des valeurs acoustiques différentes dans les langues).

Motivation morphologique. Les mots à structure morphologique apparente sont motivés morphologiquement. Ce sont les mots dérivés et composés dont la forme interne est transparente et facilement perceptible. Le mot voyageur est motivé, car il se compose du mot-racine voyage et du suffixe –eur à l’aide duquel se forment des noms d’agent. De même élevage est composé de élever et le suffixe –age. Ajoutons encore adoration, ameublement, coudoyer, égaliser, exclusion, impunément, précisément, rougeâtre, soluble etc. Voilà quelques exemples de dérivés préfixaux dans lesquels la motivation morphologique est clairement visible : antinational, coprésident, hypertension, inégale, mécontent, souligner, surcharge etc. La structure des mots composés est aussi transparente que celle des dérivés, et la motivation morphologique est évidente : brise-glace, chasse-neige, chou-fleur, clairsemé, électrochimie, nouveau-né, porte-avions, portefeuille, sourd-muet etc.

Il faut remarquer que la motivation morphologique n’est pas toujours absolue. Parfois elle est relative ou entièrement effacée sur le plan synchronique. Le sens étymologique des composants ayant subi avec le temps des changements, il en résulte la démotivation du mot dont le sens actuel ne s’explique plus à partir de ces parties composantes. On est en présence d’un décalage entre l’étymologie et la signification courante du mot. Le composé beaucoup n’est plus perçu par les locuteurs comme l’union de beau et coup. De même embonpoint (état d’un corps bien en chair, un peu gras) vient de en bon point dont le sens étymologique est « en bonne santé, en bon état, de bonne apparence physique ».

Ajoutons que ce ne sont pas tous les mots dérivés ou composés qui sont morphologiquement motivés. Souvent le sens actuel du mot ne se déduit pas de ses éléments composants, c'est-à-dire il n’est pas transparent. Bien que le morphème racine soit le même dans les séries des dérivés suivants, on ne trouve pas d’affinités sémantiques entre eux : prendre, apprendre, comprendre, entreprendre, surprendre ; mettre, commettre, démettre, permettre, promettre etc. De même, le sens de chacun des composés tels que basse-cour (cour, bâtiment d’une ferme où l’on élève la volaille et les lapins), chienlit (désordre, pagaille, confusion), coq-à-l’âne (passage sans transition et sans motif d’un sujet à un autre), surhomme (être humain pourvu de dons intellectuels ou physique exceptionnels) etc. ne reflète pas l’ensemble des acceptions des mots-racines à partir desquels le mot est formé. Donc, on est en présence du processus de démotivation, de décalage entre le sens étymologique des éléments composants et le sens réel du mot dans l’époque actuelle dû à l’oubli de la signification primitive du morphème ou à son emploi métaphorique.

Il ne faut pas oublier que le sentiment étymologique des sujets parlants n’est pas le même. Il varie selon les connaissances linguistiques et la réaction des usagers de la langue.

Motivation sémantique. La motivation sémantique est le résultat d’un emploi figuré du sens propre du mot. En ce cas-là nous dirons que le mot est sémantiquement motivé dans son sens similitude, un trait de ressemblance, ou on évoque un rapport quelconque, et la transposition s’effectue spontanément : une feuille d’arbre et une feuille de papier, la racine d’un arbre et la racine du mal, un homme sourd et une sourde irritation, etc.

Les noms de certains animaux en sont aussi la preuve, quand on les emploie par une sorte d’analogie qui existe entre l’animal et l’homme. Un individu à l’esprit borné, incapable de rien comprendre est appelé âne, un homme rusé est un renard, une personne cruelle, impitoyable est un tigre etc. Dans ces exemples c’est l’emploi métaphorique qui fournit le lien sémantique.

Quand on dit « Au musée nous avons admiré un magnifique Renoir » ou « Il joue du Chopin », c’est déjà l’emploi métonymique qui crée le rapport.

Grâce à ces emplois métaphoriques et métonymiques les mots cités ci-dessus deviennent sémantiquement motivés.

 

Motivation phraséologique. Une locution phraséologique est motivée si son sens global découle de ses parties composantes. Dans le cas contraire elle est immotivée. Comparez les locutions à pas de velours (à pas muets), au beau milieu, ne pas voir plus loin que le bout de son nez, c’est à prendre ou à laisser, courir à toutes jambes, être dans une misère noire qui sont motivées, et agir de concert (agir en accord), être né coiffé (avoir de la chance), avoir du front (être impertinent, être insolent), battre froid à qn (recevoir qn avec froideur, sans empressement), prendre (mettre) des gants, fam. (agir avec ménagement, avec précaution), prendre en grippe (avoir une antipathie soudaine contre qn ou qch) qui ne sont pas phraséologiquement motivées. Il y a aussi des cas intermédiaires, comme laver son linge sale en famille (régler ses différends entre soi, sans témoin), faire d’une mouche un éléphant (exagérer démesurément), être un sot en trois lettres (être trop bête), etc.

Il est à ajouter que la perception d’une locution dépend en grande partie du savoir linguistique et de l’intuition de l’individu.

 

 


[1] S. Ullmann. Précis de sémantique française. Berne, 1952, pp. 126-127.


Date: 2015-12-11; view: 2278


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