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Petites pratiques germanopratines

Anna Gavalda

Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part

 

Les personnages de ces douze nouvelles sont pleins d'espoirs futiles, ou de désespoir grave. Ils ne cherchent pas à changer le monde. Quoi qu'il leur arrive, ils n'ont rien à prouver. Ils ne sont pas héroïques. Simplement humains. On les croise tous les jours sans leur prêter attention, sans se rendre compte de la charge d'émotion qu'ils transportent et que révèle tout à coup la plume si juste d'Anna Gavalda. En pointant sur eux ce projecteur, elle éclaire par ricochet nos propres existences.

 

Petites pratiques germanopratines

Saint-Germain-des-Près !?… Je sais ce que vous allez me dire : « Mon Dieu, mais c'est d'un commun ma chérie, Sagan l'a fait bien avant toi et tellement mieux ! »

Je sais.

Mais qu'est-ce que vous voulez… je ne suis pas sûre que tout cela me serait arrivé sur le boulevard de Clichy, c'est comme ça. C'est la vie.

Mais gardez vos réflexions pour vous et écoutez-moi car mon petit doigt me dit que cette histoire va vous amuser.

Vous adorez les petites bluettes. Quand on vous titille le coeur avec ces soirées prometteuses, ces hommes qui vous font croire qu'ils sont célibataires et un peu malheureux.

Je sais que vous adorez ça. C'est normal, vous ne pouvez quand même pas lire des romans Harlequin attablé chez Lipp ou aux Deux-Magots. Évidemment que non, vous ne pouvez pas.

 

Donc, ce matin, j'ai croisé un homme sur le boulevard Saint-Germain.

Je remontais le boulevard et lui le descendait. Nous étions du côté pair, le plus élégant.

Je l'ai vu arriver de loin. Je ne sais pas, sa demarche peut-être, un peu nonchalante ou les pans de son manteau qui prenaient de l'aisance devant lui… Bref, j'étais à vingt mètres de lui et je savais déjà que je ne le raterai pas.

Ça n'a pas loupé, arrivé à ma hauteur, je le vois me regarder. Je lui décoche un sourire mutin, genre flèche de Cupidon mais en plus réservé.

Il me sourit aussi.

En passant mon chemin, je continue de sourire, je pense à La Passante de Baudelaire (déjà avec Sagan tout à l'heure, vous aurez compris que j'ai ce qu'on appelle des références littéraires !!!). Je marche moins vite car j'essaye de me souvenir… Longue, mince, en grand deuil… après je ne sais plus… après… Une femme passa, d'une main fastueuse, soulevant, balançant le feston et l'ourlet…, et à la fin… Ô toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais.

À chaque fois, ça m'achève.

Et pendant ce temps-là, divine candeur, je sens le regard de mon saint Sébastien (rapport à la flèche, eh ! il faut suivre hein !?) toujours dans mon dos. Ça me chauffe délicieusement les omoplates mais plutôt crever que de me retourner, ça gâcherait le poème.



 

J'étais arrêtée au bord du trottoir à guetter le flot des voitures pour traverser à la hauteur de la rue des Saints-Pères.

Précision : une Parisienne qui se respecte sur le boulevard Saint-Germain ne traverse jamais sur les lignes blanches quand le feu est rouge. Une Parisienne qui se respecte guette le flot des voitures et s'élance tout en sachant qu'elle prend un risque.

Mourir pour la vitrine de chez Paule Ka. C'est délicieux.

Je m'élance enfin quand une voix me retient. Je ne vais pas vous dire « une voix chaude et virile » pour vous faire plaisir, car ce n'était pas le cas. Juste une voix.

 

– Pardon…

Je me retourne. Oh, mais qui est là ?... ma jolie proie de tout à l'heure.

Autant vous le dire tout de suite, à partir de ce moment-là, pour Baudelaire, c'est foutu.

 

– Je me demandais si vous accepteriez de dîner avec moi ce soir…

Dans ma tête, je pense « Comme c'est romantique… » mais je réponds :

– C'est un peu rapide, non ?

 

Le voilà qui me répond du tac au tac et je vous promets que c'est vrai :

– Je vous l'accorde, c'est rapide. Mais en vous regardant vous éloigner, je me suis dit : c'est trop bête, voilà une femme que je croise dans la rue, je lui souris, elle me sourit, nous nous frôlons et nous allons nous perdre… C'est trop bête, non vraiment, c'est même absurde.

– ...

– Qu'est-ce que vous en pensez ? Ça vous paraît complètement idiot ce que je vous dis là ?

– Non, non, pas du tout.

Je commençais à me sentir un peu mal, moi…

– Alors ? Qu'en dites-vous ? Ici, là, ce soir, tout à l'heure, à neuf heures, à cet endroit exactement ?

 

On se ressaisit ma fille, si tu dois dîner avec tous les hommes auxquels tu souris, tu n'es pas sortie de l'auberge…

– Donnez-moi une seule raison d'accepter votre invitation.

– Une seule raison… mon Dieu… que c'est difficile…

Je le regarde, amusée.

Et puis sans prévenir, il me prend la main :

– Je crois que j'ai trouvé une raison à peu près convenable… Il passe ma main sur sa joue pas rasée.

– Une seule raison. Là voilà : dites oui, que j'aie l'occasion de me raser… Sincèrement, je crois que je suis beaucoup mieux quand je suis rasé.

Et il me rend mon bras.

– Oui, dis-je.

– À la bonne heure ! Traversons ensemble, je vous prie, je ne voudrais pas vous perdre maintenant.

Cette fois c'est moi qui le regarde partir dans l'autre sens, il doit se frotter les joues comme un gars qui aurait conclu une bonne affaire…

Je suis sûre qu'il est drôlement content de lui. Il a raison.

 

Fin d'après-midi un petit peu nerveuse, il faut l'avouer. L'arroseuse arrosée ne sait pas comment s'habiller. Le ciré s'impose.

Un peu nerveuse comme une débutante qui sait que son brushing est raté.

Un peu nerveuse comme au seuil d'une histoire d'amour.

Je travaille, je réponds au téléphone, j'envoie des fax, je termine une maquette pour l'iconographe (attendez, forcément… Une fille mignonne et vive qui envoie des fax du côté de Saint-Germain-des-Près travaille dans l'édition, forcément…).

Les dernières phalanges de mes doigts sont glacées et je me fais répéter tout ce qu'on me dit.

Respire, ma fille, respire…

 

Entre chien et loup, le boulevard s'est apaisé et les voitures sont en veilleuse.

On rentre les tables des cafés, des gens s'attendent sur le parvis de l'église, d'autres font la queue au Beauregard pour voir le dernier Woody Allen.

Je ne peux pas décemment arriver la première. Non. Et même, j'arriverai un peu en retard. Me faire un tout petit peu désirer ce serait mieux.

Je vais donc prendre un petit remontant pour me remettre du sang dans les doigts.

Pas aux Deux-Magots, c'est légèrement plouc le soir, il n'y a que des grosses Américaines qui guettent l'esprit de Simone de Beauvoir. Je vais rue Saint-Benoît. Le Chiquito fera très bien l'affaire.

 

Je pousse la porte et tout de suite c'est l'odeur de la bière mélangée à celle du tabac froid, le ding, ding du flipper, la patronne hiératique avec ses cheveux colorés et son chemisier en nylon qui laisse voir son soutien-gorge à grosses armatures, la nocturne de Vincennes en bruit de fond, quelques maçons dans leurs cottes tachées qui repoussent encore un peu l'heure de la solitude ou de la bobonne, et des vieux habitués aux doigts jaunis qui emmerdent tout le monde avec leur loyer de 48. Le bonheur.

 

Ceux du zinc se retournent de temps en temps et pouffent entre eux comme des collégiens. Mes jambes sont dans l'allée et elles sont très longues. L'allée est assez étroite et ma jupe est très courte. Je vois leur dos voûté se secouer par saccades.

 

Je fume une cigarette en envoyant la fumée très loin devant moi. J'ai les yeux dans le vague. Je sais maintenant que c'est Beautiful Day, coté dix contre un qui l'a emporté dans la dernière ligne droite.

 

Je me rappelle que j'ai Kennedy et moi dans mon sac et je me demande si je ne ferais pas mieux de rester là.

Un petit salé aux lentilles et un demi-pichet de rosé… Qu'est-ce que je serais bien…

Mais je me ressaisis. Vous êtes là, derrière mon épaule à espérer l'amour (ou moins ? ou plus ? ou pas tout à fait ?) avec moi et je ne vais pas vous laisser en rade avec la patronne du Chiquito. Ce serait un peu raide.

Je sors de là les joues roses et le froid me fouette les jambes.

 

Il est là, à l'angle de la rue des Saint-Pères, il m'attend, il me voit, il vient vers moi.

– J'ai eu peur. J'ai cru que vous ne viendriez pas. J'ai vu mon reflet dans une vitrine, j'ai admiré mes joues toutes lisses et j'ai eu peur.

– Je suis desolée. J'attendais le resultat de la nocturne de Vincennes et j'ai laissé passer l'heure.

 

– Qui a gagné ?

– Vous jouez ?

– Non.

– C'est Beautiful Day qui a gagné.

– Évidemment, j'aurais dû m'en douter, sourit-il en prenant mon bras.

Nous avons marché silencieusement jusqu'à la rue Saint-Jacques. De temps en temps, il me jetait un regard à la dérobée, examinait mon profil mais je sais qu'à ce moment-là, il se demandait plutôt si je portais un collant ou des bas.

Patience mon bonhomme, patience…

– Je vais vous emmener dans un endroit que j'aime bien.

Je vois le genre… avec des garçons détendus mais obséquieux qui lui sourient d'un air entendu : « Bonssouâr monsieur… (voilà donc la dernière… tiens j'aimais mieux la brune de la dernière fois…)… la petite table du fond comme d'habitude, monsieur ?… petites courbettes, (…mais où est-ce qu'il les déniche toutes ces nanas ?…)… Vous me laissez vos vêtements ??? Tres biiiiiien. »

Il les déniche dans la rue, patate.

Mais pas du tout.

Il m'a laissée passer devant en tenant la porte d'un petit bistrot à vins et un serveur désabusé nous a juste demandé si nous fumions. C'est tout.

Il a accroché nos affaires au portemanteau et à sa demi-seconde de desoeuvrement quand il a aperçu la douceur de mon décolleté, j'ai su qu'il ne regrettait pas la petite entaille qu'il s'était faite sous le menton en se rasant tout à l'heure alors que ses mains le trahissaient.

Nous avons bu du vin extraordinaire dans de gros verres ballon. Nous avons mangé des choses assez délicates, précisément conçues pour ne pas gâter l'arôme de nos nectars.

Une bouteille de côte-de-Nuits, Gevray-Chambertin 1986. Petit Jésus en culotte de velours.

 

L'homme qui est assis en face de moi boit en plissant les yeux. Je le connais mieux maintenant.

Il porte un col roulé gris en cachemire. Un vieux col roulé. Il a des pièces aux coudes et un petit accroc près du poignet droit. Le cadeau de ses vingt ans peut-être… Sa maman, troublée par sa moue un peu deçue, qui lui dit : « Tu ne le regretteras pas, va… » et elle l'embrasse en lui passant la main dans le dos.

Une veste très discrète qui n'a l'air de rien d'autre qu'une veste en tweed mais, comme c'est moi et mes yeux de lynx, je sais bien que c'est une veste coupée sur mesure. Chez Old England, les étiquettes sont plus larges quand la marchandise sort directement des ateliers des Capucines et j'ai vu l'étiquette quand il s'est penché pour ramasser sa serviette.

Sa serviette qu'il avait laissé tomber exprès pour en avoir le coeur net avec cette histoire de bas, j'imagine.

Il me parle de beaucoup de choses mais jamais de lui. Il a toujours un peu de mal à retrouver le fil de son histoire quand je laisse traîner ma main sur mon cou. Il me dit : « Et vous ? » et je ne lui parle jamais de moi non plus.

En attendant le dessert, mon pied touche sa cheville.

Il pose sa main sur la mienne et la retire soudain parce que les sorbets arrivent.

Il dit quelque chose mais ses mots ne font pas de bruit et je n'entends rien.

Nous sommes émus.

C'est horrible. Son téléphone portable vient de sonner.

 

Comme un seul homme tous les regards du restaurant sont braqués sur lui qui l'éteint prestement. Il vient certainement de gâcher beaucoup de très bon vin. Des gorgées mal passées dans des gosiers irrités. Des gens se sont étranglés, des doigts se sont crispés sur les manches des couteaux ou sur les plis des serviettes amidonnées.

Ces maudits engins, il en faut toujours un, n'importe où, n'importe quand.

Un goujat.

 

Il est confus. Il a un peu chaud tout à coup dans le cachemire de sa maman.

Il fait un signe de tête aux uns et aux autres comme pour exprimer son desarroi. Il me regarde et ses épaules se sont légèrement affaissées.

 

– Je suis désolé… il me sourit encore mais c'est moins belliqueux on dirait.

Je lui dis:

– Ce n'est pas grave. On n'est pas au cinéma. Un jour je tuerai quelqu'un. Un homme ou une femme qui aura répondu au téléphone au cinéma pendant la séance. Et quand vous lirez ce fait-divers, vous saurez que c'est moi…

– Je le saurai.

– Vous lisez les faits-divers ?

– Non. Mais je vais m'y mettre puisque j'ai une chance de vous y trouver.

 

Les sorbets furent, comment dire… délicieux,

Revigoré, mon prince charmant est venu s'asseoir près de moi au moment du café.

Si près que c'est maintenant une certitude. Je porte bien des bas. Il a senti la petite agrafe en haut de mes cuisses.

Je sais qu'à cet instant-là, il ne sait plus où il habite.

Il soulève mes cheveux et il embrasse ma nuque, dans le petit creux derrière.

Il me chuchote à l'oreille qu'il adore le boulevard Saint-Germain, qu'il adore le bourgogne et les sorbets au cassis.

J'embrasse sa petite entaille. Depuis le temps que j'attendais ce moment, je m'applique.

 

Les cafés, l'addition, le pourboire, nos manteaux, tout cela n'est plus que détails, détails, détails. Détails qui nous empêtrent. Nos cages thoraciques s'affolent.

 

Il me tend mon manteau noir et là… J'admire le travail de l'artiste, chapeau bas, c'est très discret, c'est à peine visible, c'est vraiment bien calculé et c'est drôlement bien exécuté : en le déposant sur mes épaules nues, offertes et douces comme de la soie, il trouve la demi-seconde nécessaire et l'inclinaison parfaite vers la poche intérieure de sa veste pour jeter un coup d'oeil à la messagerie de son portable.

 

Je retrouve tous mes esprits. D'un coup.

Le traître.

L'ingrat.

Qu'as-tu donc fait la malheureux !!!

De quoi te préoccupais-tu donc quand mes épaules étaient si rondes, si tièdes et ta main si proche !?

Quelle affaire t'a semblé plus importante que mes seins qui s'offraient à ta vue ?

Par quoi te laisses-tu importuner alors que j'attendais ton souffle sur mon dos ?

Ne pouvais-tu donc pas tripoter ton maudit bidule après, seulement après m'avoir fait l'amour ?

 

Je boutonne mon manteau jusqu'en haut.

Dans la rue, j'ai froid, je suis fatiguée et j'ai mal au coeur.

Je lui demande de m'accompagner jusqu'à la première borne de taxis.

 

Il est affolé.

Appelle S.O.S. mon gars, t'as ce qu'il faut.

Mais non. Il reste stoïque.

Comme si de rien n'était. Genre je raccompagne une bonne copine à son taxi, je frotte ses manches pour la réchauffer et je devise sur la nuit à Paris.

La classe presque jusqu'au bout, ça je le reconnais.

 

Avant que je ne monte dans un taxi Mercedes noir immatriculé dans le Val-de-Marne, il me dit :

– Mais… on va se revoir, n'est-ce pas ? Je ne sais même pas où vous habitez… Laissez-moi quelque chose, une adresse, un numero de téléphone…

Il arrache un bout de papier de son agenda et griffonne des chiffres.

– Tenez. Le premier numero, c'est chez moi, le deuxième, c'est mon portable où vous pouvez me joindre n'importe quand…

Ça, j'avais compris.

 

– Surtout n'hésitez pas, n'importe quand, d'accord?… Je vous attends.

 

Je demande au chauffeur de me déposer en haut du boulevard, j'ai besoin de marcher.

 

Je donne des coups de pied dans des boîtes de conserve imaginaires.

Je hais les téléphones portables, je hais Sagan, je hais Baudelaire et tous ces charlatans.

Je hais mon orgueil.

 

 

I.I.G.

Elles sont bêtes ces femmes qui veulent un bébé. Elles sont bêtes.

À peine savent-elles qu'elles sont enceintes qu'immédiatement elles ouvrent grand les vannes : de l'amour, de l'amour, de l'amour. Elles ne les refermeront plus jamais après.

Elles sont bêtes.

 

Elle est comme les autres. Elle croit qu'elle est enceinte. Elle suppose. Elle imagine. Elle n'est pas encore sûre-sûre mais presque.

Elle attend encore quelques jours. Pour voir.

Elle sait qu'un test de pharmacie genre Predictor coûte 59 francs. Elle s'en souvient du premier bébé.

Elle se dit : j'attends encore deux jours et je ferai le test.

Bien sûr elle n'attend pas. Elle se dit : qu'est-ce que c'est que 59 francs alors que peut-être, peut-être, je suis enceinte ? Qu'est-ce que c'est que 59 francs alors qu'en deux minutes je peux savoir ?

59 francs pour ouvrir enfin les vannes parce que ça commence à craquer derrière, ça bouillonne, ça tourbillonne et ça lui fait un peu mal au ventre.

Elle court à la pharmacie. Pas la pharmacie habituelle, une plus discrète où on ne la connait pas. Elle prend un air détaché, un test de grossesse s'il vous plaît, mais son coeur bat déjà.

Elle rentre à la maison. Elle attend. Elle fait durer le plaisir. Le test est là, dans son sac sur le meuble de l'entrée et elle, elle s'agite un peu. Elle reste maître de la situation. Elle plie du linge. Elle va à la garderie chercher son enfant. Elle discute avec les autres mamans. Elle rit. Elle est de bonne humeur.

Elle prépare le goûter. Elle beurre des tartines.

Elle s'applique. Elle lèche la cuillère de confiture.

Elle ne peut pas s'empêcher d'embrasser son enfant.

Partout. Dans le cou. Sur les joues. Sur la tête.

Il dit arrête maman, tu m'embêtes.

Elle l'installe devant une caisse de Legos et elle traîne encore un peu dans ses pattes.

Elle descend les escaliers. Elle tente d'ignorer son sac mais elle n'y arrive pas. Elle s'arrête. Elle prend le test.

Elle s'énerve avec la boîte. Elle arrache l'emballage avec ses dents. Elle lira le mode d'emploi tout à l'heure. Elle fait pipi au-dessus du truc. Elle le remet dans son capuchon, comme on bouche un stylo-bille. Elle le tient dans sa main et c'est tout chaud.

Elle le pose quelque part.

Elle lit le mode d'emploi. Il faut attendre quatre minutes et regarder les fenêtres témoins. Si les deux fenêtres sont roses, madame, votre urine est pleine d'HCG (hormone gonadotrope chorionique), si les deux fenêtres sont roses, madame, vous êtes enceinte.

Que c'est long quatre minutes. Elle va boire un thé en attendant.

Elle met la minuterie de cuisine pour les oeufs à la coque. Quatre minutes… voilà.

Elle ne tripote pas le test. Elle se brûle les lèvres avec son thé.

Elle regarde les fissures de sa cuisine et elle se demande ce qu'elle va bien pouvoir préparer à dîner.

Elle n'attend pas les quatre minutes, de toute façon ce n'est pas la peine. On peut déjà lire le résultat. Elle est enceinte.

Elle le savait.

Elle jette le test tout au fond de la poubelle. Elle le recouvre bien avec d'autres emballages vides par-dessus. Car pour l'instant, c'est son secret.

Ça va mieux.

Elle inspire un grand coup, elle respire. Elle le savait.

C'etait juste pour être sûre. Ça y est, les vannes sont ouvertes. Maintenant elle peut penser à autre chose.

Elle ne pensera plus jamais à autre chose. Regardez une femme enceinte : vous croyez qu'elle traverse la rue ou qu'elle travaille ou même qu'elle vous parle. C'est faux. Elle pense à son bébé.

Elle ne l'avouera pas mais il ne se passe pas une minute pendant ces neuf mois sans qu'elle ne pense à son bébé.

D'accord elle vous écoute mais elle vous entend mal. Elle hoche la tête mais en vérité, elle s'en fout.

Elle se le figure. Cinq millimetres : un grain de blé. Un centimètre : une coquillette. Cinq centimètres : cette gomme posée sur son bureau. Vingt centimètres et quatre mois et demi : sa main grande ouverte.

 

Il n'y a rien. On ne voit rien et pourtant elle touche souvent son ventre.

Mais non, ce n'est pas son ventre qu'elle touche, c'est lui. Exactement comme quand elle passe sa main dans les cheveux de l'aîné. C'est pareil.

 

Elle l'a dit à son mari. Elle avait imaginé tout un tas de manières possibles pour le lui annoncer joliment.

Des mises en scène, des tons de voix, des jouez-hautbois-résonnez-musettes… Et puis, non.

Elle lui a dit un soir, dans le noir, quand leurs jambes étaient emmêlées mais juste pour dormir. Elle lui a dit : je suis enceinte; et il l'a embrassée dans l'oreille. Tant mieux, il a répondu.

 

Elle l'a dit à son autre enfant aussi. Tu sais il y a un bébé dans le ventre de maman. Un petit frère ou une petite soeur comme la maman de Pierre. Et tu pourras pousser la poussette du bébé, comme Pierre.

Il a soulevé son pull et il a dit : il est où ? Il est pas là le bébé ?

Elle a fouillé dans sa bibliothèque pour retrouver le J'attends un enfant de Laurence Pernoud. Le bouquin est un peu fatigué, il a servi à sa belle-soeur et à une copine entre-temps.

Tout de suite, elle va regarder à nouveau les photos qui sont au milieu.

Le chapitre c'est : Images de la vie avant la naissance, depuis « l'ovule entouré de spermatozoïdes » jusqu'a « six mois : il suce son pouce ».

Elle scrute les toutes petites mains qui laissent voir les vaisseaux par transparence et puis les sourcils, sur certains clichés, on voit déjà les sourcils.

Après elle va direct au chapitre : « Quand accoucherai-je ? ». Il y a un tableau qui donne la date de la naissance au jour près. (« Chiffres noirs : date du premier jour des règles. Chiffres en couleur : date probable de l'accouchement. »)

Ça nous fait donc un bébé pour le 29 novembre. Qu'est-ce que c'est le 29 novembre ? Elle lève les yeux et attrape le calendrier des Postes accroché à côté du micro-ondes… 29 novembre… saint Saturnin.

Saturnin, voilà autre chose ! se dit-elle en souriant.

 

Elle repose le livre au hasard. Il est peu probable qu'elle l'ouvre de nouveau. Parce que pour le reste : comment se nourrir ?, le mal au dos, le masque de grossesse, les vergetures, les relations sexuelles, votre enfant sera-t-il normal ?, comment préparer son accouchement ?, la vérité sur la douleur, etc. De tout cela, elle se moque un peu ou plutôt ça ne l'intéresse pas. Elle a confiance.

Les après-midi elle dort debout et elle mange de gros cornichons russes à tous les repas.

 

Avant la fin du troisième mois, c'est la première visite obligatoire chez le gynécologue. Pour les prises de sang, les papiers de la sécu, pour la déclaration de grossesse à envoyer à l'employeur.

 

Elle y va à l'heure du déjeuner. Elle est plus émue qu'elle n'en a l'air.

 

Elle retrouve le médecin qui a mis au monde son premier enfant.

Ils parlent un petit peu de choses et d'autres : et votre mari, le boulot ? et vos travaux, ça avance ? et vos enfants, l'école ? et cette école-là, vous pensez que ?

À côté de la table de consultation, il y a l'échographe. Elle s'installe. L'écran est encore éteint mais elle ne peut pas s'empêcher de le regarder.

D'abord et avant toute chose, il lui fait entendre le battement de ce coeur invisible.

Le son est réglé assez fort et ça résonne dans toute la pièce : boum-boum-boum-boum-boum-boum.

Cette idiote, elle a déjà les larmes aux yeux. Et puis il lui montre le bébé.

Un tout petit bonhomme qui bouge ses bras et ses jambes. Dix centimètres et quarante-cinq grammes. On voit très bien sa colonne vertébrale, on pourrait même compter les vertèbres.

Elle doit avoir la bouche grande ouverte mais elle ne dit rien.

Le docteur plaisante. Il dit : ha, j'en étais sûr, ça fait taire même les plus bavardes !

Tandis qu'elle se rhabille, il prépare un petit dossier avec des photos qui sont sorties de la machine. Et tout à l'heure, quand elle sera dans sa voiture, avant de démarrer, elle regardera longtemps ces photos et pendant qu'elle les apprendra par coeur, on n'entendra pas le bruit de sa respiration.

 

Les semaines ont filé et son ventre a grossi. Ses seins aussi. Maintenant, elle met du 95 C. Impensable.

Elle est allée dans une boutique de future maman acheter des vêtements à sa taille. Elle a fait une folie. Elle a choisi une robe très jolie et assez chère pour le mariage de sa cousine fin août. Une robe en lin avec des petits boutons de nacre tout du long. Elle a longtemps hesité parce qu'elle n'est pas sûre d'avoir un autre enfant après. Alors évidemment, ça fait un peu chérot…

Elle cogite dans la cabine d'essayage, elle s'emberlificote dans ses comptes. Quand elle en ressort, avec la robe au bras et l'hésitation au visage, la vendeuse lui dit : mais faites-vous plaisir ! D'accord, ça ne sert pas longtemps mais quel bonheur… En plus, une femme enceinte ne doit pas subir de contrariétés. Elle dit ça sur le ton de la plaisanterie mais n'empêche, c'est une bonne vendeuse.

Elle y pense alors qu'elle est dans la rue avec ce grand sac déraisonnable à la main. Elle a très envie de faire pipi. Normal.

En plus, c'est un mariage important pour elle parce que son fils est garçon d'honneur. C'est idiot mais ça lui fait drôlement plaisir.

 

Un autre motif de tergiversations à l'infini c'est le sexe de l'enfant.

Faut-il, oui ou non, demander si c'est une fille ou un garçon ?

C'est que le cinquième mois approche avec sa deuxième échographie, celle qui dit tout.

Dans le cadre de son boulot, elle a beaucoup de problèmes embêtants à régler et des décisions à prendre toutes les deux minutes. Elle les prend. Elle est payée pour ça.

Mais là… elle ne sait pas.

Pour le premier, elle avait demandé à savoir, d'accord. Mais là, elle s'en fiche tellement que ce soit une fille ou un garçon. Tellement.

Allez, elle ne demandera pas.

« Vous êtes sûre ? » a dit le docteur. Elle ne sait plus. « Ecoutez, je ne vous dis rien et on verra bien si vous voyez quelque chose par vous-même. »

Il promène lentement la sonde sur son ventre plein de gel. Quelquefois, il s'arrête, il prend des mesures, il commente, quelquefois il passe vite en souriant. Enfin il dit : ça va, vous pouvez vous relever.

« Alors ? » il demande.

Elle dit qu'elle a bien un doute mais elle n'est pas sûre. « C'est quoi ce doute ? » Ben… elle a bien cru voir une preuve de petit garçon non… ?

« Ah, je ne sais pas » répond-il la moue gourmande.

Elle a envie de l'attraper par la blouse et de le secouer pour qu'il le dise, mais non. C'est la surprise.

 

L'été, un gros ventre, ça tient chaud. Sans parler des nuits. On dort si mal, aucune position n'est confortable. Mais bon.

 

La date du mariage approche. La tension monte dans la famille. Elle dit qu'elle se chargera des bouquets. C'est un travail parfait pour un cétacé de son espèce. On l'installera au milieu, les garçons lui apporteront ce dont elle aura besoin et elle embellira tout ce qui peut l'être.

 

En attendant elle court les marchands de chaussures pour trouver des « sandales blanches fermées ». C'est la mariée qui aimerait bien les voir tous chaussés pareil. Tu parles d'un pratique. Impossible de trouver des sandales blanches fin août. « Mais madame, on prépare la rentrée des classes maintenant. » Finalement elle a trouvé un truc pas très jojo et une taille au-dessus.

Elle regarde son grand petit garçon qui fait le fier devant les miroirs de la boutique avec son épée de bois coincée dans un passant de son bermuda et ses chaussures neuves. Pour lui ce sont des bottes intergalactiques à boucles laser, ça ne fait pas l'ombre d'un doute. Elle le trouve magnifique avec ses horribles sandales.

Soudain, elle reçoit un bon coup dans le ventre.

Un coup de l'intérieur.

Elle percevait des secousses, des à-coups, des trucs en dedans mais là, pour la première fois, c'est clair et net.

– … Madame ? Madame ?… Ce sera tout ?…

– Oui, oui bien sur, excusez-moi.

– Mais il n'y a pas de mal, madame. Tu veux un ballon mon bichon ?

Le dimanche son mari bricole. Il aménage une petite chambre dans la pièce qui leur tenait lieu de lingerie. Souvent, il demande à son frère de lui donner un coup de main. Elle a acheté des bières et elle est toujours en train de houspiller le petit pour qu'il ne traîne pas dans leurs pattes.

 

Avant de se coucher il lui arrive de feuilleter des magazines de décoration pour trouver des idées. De toute façon, on n'est pas pressé.

Ils ne parlent pas du prénom parce qu'ils ne sont pas vraiment d'accord et comme ils savent très bien que c'est elle qui aura le dernier mot… à quoi bon ?

Le jeudi 20 août, elle doit aller à la visite du sixième mois. La barbe.

Ça n'est vraiment pas le moment avec les préparatifs de la fête. Surtout que les fiancés sont allés le matin même à Rungis et ont rapporté des montagnes de fleurs. On a réquisitionné les deux baignoires et la piscine en plastique des enfants pour l'occasion.

Vers deux heures de l'après-midi, elle pose son sécateur, elle enlève son tablier et elle leur dit que le petit dort dans la chambre jaune. S'il se réveille avant son retour, est-ce que vous pouvez lui donner son goûter ? Non, non, elle n'oublie pas de rapporter du pain, de la Super glu et du raphia.

Après avoir pris une douche, elle glisse son gros ventre derrière le volant de sa voiture.

Elle appuie sur le bouton de l'autoradio et se dit que finalement, ça n'est pas si mal cette pause parce que beaucoup de femmes assises autour d'une table avec les mains occupées, ça en fait des histoires. Des grandes et des petites aussi.

 

Dans la salle d'attente, il y a déjà deux autres dames. Le grand jeu dans ce cas-là, c'est d'essayer de deviner d'après la forme de leur ventre à quel mois elles en sont.

Elle lit un Paris Match du temps de Moïse, quand Johnny Hallyday était encore avec Adeline.

Quand elle entre, c'est la poignée de main, vous allez bien ? Oui merci et vous ? Elle pose son sac et s'assied. Il pianote son nom sur l'ordinateur. Il sait maintenant à combien de semaines d'aménorrhée elle est et tout ce qui s'ensuit.

Après elle se déshabille. Il déroule du papier sur la table pendant qu'elle se pèse puis va prendre sa tension. Il va faire une écho rapide « de contrôle » pour voir le coeur. Une fois l'examen terminé, il retournera devant son ordinateur pour ajouter des trucs.

 

Les gynécologues ont un truc à eux. Quand la femme a calé ses talons dans les étriers, ils posent tout un tas de questions inattendues pour qu'elle oublie, ne serait-ce qu'un instant, cette position si impudique.

Quelquefois ça marche un petit peu, le plus souvent, non.

Là, il lui demande si elle le sent bouger, elle commence à répondre avant oui mais maintenant moins souvent, elle ne va pas jusqu'au bout de sa phrase parce qu'elle voit bien qu'il ne l'écoute pas. Évidemment lui, il a déjà compris. Il tripote tous les boutons de son appareil pour donner le change mais il a déjà compris.

Il replace le monitoring d'une autre manière mais ses gestes sont si brusques et son visage si vieilli tout d'un coup. Elle se relève sur ses avant-bras et elle a compris aussi mais elle dit : qu'est-ce qui se passe ?

Il lui dit « Allez vous rhabiller » comme s'il ne l'avait pas entendue et elle, elle redemande encore : qu'est-ce qui se passe ? Il lui répond : « Il y a un problème, le foetus n'est plus en vie. »

Elle se rhabille.

Quand elle revient s'asseoir, elle est silencieuse et son visage ne montre rien. Il tape plein de choses sur son clavier et en même temps, il passe des coups de téléphone.

Il lui dit : « On va passer des moments pas très rigolos ensemble. »

Sur le moment, elle ne sait pas quoi penser d'une phrase comme celle-ci.

 

Par « des moments pas très rigolos », il a peut-être voulu parler des milliers de prises de sang qui allaient lui laisser le bras tout abîmé, ou de l'échographie du lendemain, des images sur l'écran et toutes ces mesures pour comprendre ce qu'il ne comprendrait jamais. À moins que « des moments pas très rigolos » ce soit l'accouchement en urgence dans la nuit de dimanche avec un médecin de garde à moitié contrarié d'être encore reveillé.

Oui ça doit être ça « des moments pas très rigolos », ça doit être accoucher dans la douleur et sans anesthésie parce que c'est trop tard. Avoir tellement mal qu'on se vomit dessus au lieu de pousser comme on vous l'ordonne. Voir votre mari impuissant et si gauche en train de vous caresser la main et puis finalement le sortir, ce truc mort.

Ou alors, « des moments pas très rigolos » c'est d'être allongée le lendemain dans la chambre d'une maternité avec le ventre vide et le bruit d'un bébé qui pleure dans la pièce d'à côté.

La seule chose qu'elle ne s'expliquera pas c'est pourquoi il a dit « on va passer des moments pas très rigolos ».

Pour l'instant, il continue à remplir son dossier et au detour d'un clic, il parle de faire disséquer et analyser le foetus à Paris au centre de je-ne-sais-pas-quoi mais elle ne l'écoute plus depuis longtemps.

Il lui dit : « J'admire votre sang-froid ». Elle ne répond rien.

 

Elle sort par la petite porte de derrière parce qu'elle ne veut pas retraverser la salle d'attente.

 

Elle pleurera longtemps dans sa voiture mais il y a une chose dont elle est sûre c'est qu'elle ne gâchera pas le mariage. Pour les autres, son malheur peut bien attendre deux jours.

 

Et le samedi, elle a mis sa robe en lin avec les petits boutons de nacre.

Elle a habillé son petit garcon et l'a pris en photo parce qu'elle sait bien qu'une tenue comme ça, de Petit Lord Fauntleroy, il ne va pas la garder longtemps.

Avant d'aller à l'église, ils se sont arrêtés à la clinique pour qu'elle prenne, sous haute surveillance, un de ces comprimés terribles qui expulsent tous les bébés, désirés ou non.

 

Elle a jeté du riz aux mariés et elle a marché dans les allées au gravier bien ratissé avec une coupe de champagne à la main.

Elle a froncé les sourcils quand elle a vu son Petit Lord Fauntleroy en train de boire du coca au goulot et s'est inquiétée des bouquets. Elle a échangé des mondanités puisque c'était l'endroit et le moment.

Et l'autre est arrivée comme ça, de nulle part, une jeune femme ravissante qu'elle ne connaissait pas, du côté du marié sûrement.

Dans un geste d'une spontanéité totale, elle a posé ses mains bien à plat sur son ventre et elle a dit : « Je peux ?… On dit que ca porte bonheur…»

 

Qu'est-ce que tu voulais qu'elle fasse ? Elle a essayé de lui sourire, évidemment.

 

 


Date: 2015-12-18; view: 261


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