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VERS LE NOUVEAU MONDE 13 page

- Non, je m'en occupe moi. Mais sans le bébé. Et il faut que vous me don...

- Non. Je ne peux pas risquer qu'il te voie deux fois. Est-ce qu'il pourrait, Gnocco ?

Romula était assise, penchée en avant, ses seins lourds touchant ses cuisses sous sa robe bigarrée, la tête tout près des genoux. Le bras en bois était posé sur une chaise voisine. Dans un coin, l'autre femme, celle qui était peut-être sa cousine, berçait le bébé sur son ventre. Les rideaux étaient tirés. Quand il risquait un coup d'œil en les écartant à peine, Pazzi apercevait une faible lumière à un étage du palais.

- Mais je peux le faire ! Je peux changer d'allure et il ne me reconnaîtra jamais. Je peux le...

- Non.

- Alors Esmeralda.

- Non. - C'était la femme plus âgée qui avait répondu. Elle n'avait jusque-là pas prononcé un mot devant l'inspecteur. - Tant que je suis en vie, je m'occupe de ton bébé, Romula. Mais jamais je touche le Chitane.

Pazzi avait le plus grand mal à comprendre son italien. Il s'impatienta.

- Tiens-toi normalement, Romula ! Regarde-moi, regarde-moi dans les yeux. Est-ce que Gnocco le ferait à ta place ? Toi, tu retournes à Sollicciano tout à l'heure. Tu as encore trois mois à tirer là-bas. Et la prochaine fois que tu sors des cigarettes et de l'argent des langes de ton gosse, tu peux très bien te faire pincer... Tu me suis ? Rien que pour l'autre jour, quand j'étais là, il y aurait de quoi te coller six mois de plus. Et je pourrais aussi facilement obtenir qu'on te retire l'enfant. Mère indigne, on appelle ça. Mais si j'ai les empreintes, tu es libérée tout de suite, tu touches deux millions de lires et on efface ton casier judiciaire. Et je t'aide à avoir les visas pour l'Australie. Alors, est-ce que Gnocco le ferait pour toi ?

Pas de réponse.

- Tu sais où le trouver ?

Il souffla dans ses narines, excédé.

- Bon, d'accord, ramasse tes affaires. Ton faux bras, tu le récupéreras à la sortie, dans trois mois ou l'année prochaine. Le bébé, il va falloir le placer dans un orphelinat. La vieille pourra aller lui rendre visite là-bas.

- Mon fils dans un orphelinat, commendatore ? Mon...

Elle s'arrêta. Elle ne voulait pas prononcer le nom de son enfant devant cet homme. Elle resta un moment les deux mains plaquées sur son visage, sentant les deux pouls battre côte à côte contre ses lèvres. Puis, sans les retirer :

- Je peux le trouver, oui.

- Où ça?

- Piazza Santo Spirito. Près de la fontaine. Ils font un feu, il y a toujours quelqu'un qui a du vin.

- On y va ensemble.

- Non, vaut mieux pas. Vous feriez du tort à sa réputation. Esmeralda et le bébé restent ici : vous êtes sûr que je reviens, comme ça.



 

 

La piazza Santo Spirito, une jolie esplanade sur la rive gauche de l'Arno, s'encanaille à la nuit tombée. L'église, qui a fermé ses portes, reste plongée dans l'obscurité. Des rires, des cris et des odeurs de cuisine surchauffée montent de Casalinga, une trattoria très fréquentée.

Près de la fontaine, un petit feu de planches pousse ses flammèches. Une guitare tsigane, qui sonne avec plus d'enthousiasme que de talent. Il y a un bon chanteur de fado dans l'assistance. Lorsque les autres le découvrent, ils le poussent au milieu du cercle. Plusieurs bouteilles de vin se tendent vers lui pour qu'il s'humecte la gorge. Il commence par une complainte à propos d'un injuste destin, mais on l'interrompt, on réclame une chanson moins lugubre.

Roger Leduc, dit Gnocco, est assis sur la margelle du bassin. Il a fumé quelque chose, il a le regard vague. Pourtant, il repère Romula dès qu'elle apparaît derrière l'attroupement, de l'autre côté du feu. Après avoir acheté deux oranges à un vendeur ambulant, il la suit quand elle s'éloigne du groupe. Ils font halte sous un réverbère plus loin. Ici, la lumière est plus froide que celle des flammes, tachetée par les dernières feuilles d'un érable. Elle prend une nuance verdâtre sur les traits pâles de Gnocco, l'ombre des feuilles comme des traces de coups se déplaçant sur son visage. Romula le regarde longuement. Elle a posé une main sur le bras de son ami.

Telle une petite langue acérée, une lame jaillit de son poing. Il pèle les oranges, levant leur peau en un seul serpentin qui s'allonge vers le sol. Il lui offre la première, elle détache un quartier et le lui glisse dans la bouche pendant qu'il achève la deuxième.

Ils échangent quelques mots en romani. A un moment, il hausse les épaules. Elle lui donne un téléphone portable, lui explique les touches de commande. Quelques secondes plus tard, la voix de Pazzi s'insinue dans l'oreille de Gnocco. Après un moment, il referme le combiné et le glisse dans sa poche.

Romula retire une chaînette qu'elle portait au cou. Elle embrasse l'amulette qui y est accrochée, passe la chaîne au petit homme qui baisse les yeux dessus. Il s'ébroue comiquement : le contact de l'image sainte sur sa peau le brûle, prétend-il, ce qui arrache un bref sourire à la jeune femme. Elle sort le bracelet en argent et le fixe au poignet de Gnocco, sans difficulté. Il a des attaches aussi fines que les siennes

- Tu peux me rejoindre dans une heure ?

- Oui, dit-elle.


 

 

C'est encore la nuit et le docteur Fell visite à nouveau l'exposition des instruments de torture au Forte di Belvedere.

Tranquillement adossé au mur de pierre sous les cages des damnés, il étudie d'autres aspects de la damnation sur les visages avides des voyeurs qui se bousculent autour des outils de mort et se frottent les uns aux autres dans une promiscuité ébahie, poils hérissés sur les avant-bras, haleines mêlées sur les nuques et les joues. Parfois, le docteur presse un mouchoir parfumé contre ses narines quand les effluves d'eaux de toilette bon marché et de corps en rut le menacent d'overdose.

Ses poursuivants, eux, attendent dehors.

Les heures passent. Le docteur Fell, qui n'a jamais accordé plus qu'un coup d'œil distrait aux objets exposés, semble ne pas pouvoir se rassasier du spectacle de la foule. Certains éprouvent de la gêne lorsqu'ils sentent son regard peser sur eux. Souvent, des femmes l'observent avec un intérêt non déguisé quand elles passent devant lui, jusqu'à ce que le flot des badauds les entraîne plus loin. Une somme dérisoire versée aux deux empailleurs a donné au docteur le privilège de rester là à son aise, intouchable derrière les cordons, immobile contre la pierre.

Dehors, figé devant le parapet sous une bruine tenace, Rinaldo Pazzi monte patiemment la garde. Il a l'habitude d'attendre.

Il savait que le docteur ne rentrerait pas chez lui à pied. Sur une petite place au pied du fort, sa voiture attendait, elle aussi. Une Jaguar Mark II noire que la pluie rendait encore plus luisante, un modèle d'une trentaine d'années à l'élégance rare, comme le policier italien n'en avait encore jamais vu, et immatriculée en Suisse. Il était clair que le docteur Fell n'avait pas besoin d'un salaire pour vivre. Pazzi avait relevé le numéro d'immatriculation mais il ne pouvait se permettre de le soumettre à Interpol.

Dans la pente pavée de la via San Bernardo, à mi-chemin entre le Belvédère et la Jaguar, Gnocco attendait également. La rue, peu éclairée, était bordée de part et d'autre de hauts murs derrière lesquels se nichaient des villas. Gnocco avait trouvé un renfoncement obscur devant une allée grillagée où il pouvait se tenir à l'écart des vagues de visiteurs et de touristes redescendant de l'exposition. Toutes les dix minutes, le téléphone portable se mettait à vibrer contre sa cuisse et il devait confirmer qu'il était toujours en position.

Certains passaient en tenant des cartes ou des programmes ouverts au-dessus de leur tête pour se protéger des gouttes, contraignant d'autres à abandonner l'étroit trottoir surchargé et à poursuivre sur la chaussée, obligeant les quelques taxis venus du fort à ralentir.

Dans la salle voûtée, le docteur Fell venait de se décider à abandonner son mur. Il se redressa, leva les yeux vers le squelette suspendu dans sa cage comme si l'un et l'autre partageaient quelque secret et s'engagea dans la cohue pour gagner la sortie.

Pazzi le vit d'abord se découper dans le passage de porte, puis sous le pinceau d'un projecteur sur l'esplanade. Il le suivit de loin, jusqu'à être certain que le docteur se dirigeait vers sa voiture. Il sortit alors son portable pour donner l'alerte à Gnocco.

La tête du Gitan se tendit hors du col de sa chemise comme celle d'une tortue, animal avec lequel il partageait aussi les yeux enfoncés et le crâne visible sous l'épiderme. Il roula sa manche au-dessus du coude, cracha sur le bracelet puis l'essuya avec un chiffon. A présent que l'argent avait été poli à la salive et à l'eau bénite, il dissimula son bras sous son manteau pour le garder au sec, tout en inspectant la pente des yeux. Une nouveau groupe de têtes dodelinantes arrivait. Gnocco se força un chemin vers la chaussée, où il pourrait avancer à contre-courant et avoir une meilleure vue. Sans complice, il allait devoir à la fois bousculer et palper, ce qui n'était pas un problème, car le but recherché n'était pas de voler un portefeuille. A cet instant, sa cible apparut. Elle marchait près du bord du trottoir, Dieu merci. Pazzi suivait à une trentaine de mètres.

Le stratagème de Gnocco était astucieux. Profitant d'un taxi qui arrivait, il bondit hors de la chaussée comme s'il voulait éviter le véhicule, se retourna pour injurier le chauffeur et entra en collision frontale avec le docteur Fell. Ses doigts s'étaient déjà glissés sous le manteau quand il sentit son bras pris dans un effroyable étau, puis un coup. Il se dégagea de sa proie, qui avait à peine ralenti sa marche et s'éloignait déjà parmi les touristes sans lui chercher noise.

Pazzi fut aussitôt à ses côtés dans le renfoncement devant la grille en fer. Gnocco se plia en deux et se redressa presque tout de suite. Il respirait fort.

- Je l'ai eu. Il m'a attrapé là où il fallait. Il a essayé de me frapper dans les couilles, ce cornuto, mais il a pas réussi.

Pazzi avait déjà un genou à terre et essayait de retirer avec précaution le bracelet de son poignet quand Gnocco sentit un fluide chaud s'écouler le long de sa jambe. Il eut un mouvement de surprise et soudain un geyser de sang clair jaillit d'une déchirure à son pantalon, éclaboussant le visage et les mains de Pazzi toujours occupé à détacher le bracelet en ne touchant que les bords. Le sang giclait partout, même dans la figure de Gnocco lorsqu'il se pencha pour regarder sa cuisse. Ses jambes se dérobaient sous lui, il s'affala contre la grille, s'y agrippa d'une main tout en pressant son pantalon déchiré en haut de la cuisse, là où son artère fémorale sectionnée vomissait des flots rouges.

Avec cet étrange détachement qu'il éprouvait toujours dans les situations les plus extrêmes, Pazzi passa un bras autour du blessé et le maintint dos tourné aux passants, le laissant se vider à travers les barreaux de la grille, puis l'étendit au sol, sur le flanc.

Il sortit son portable, parla dedans comme s'il appelait une ambulance. Mais l'appareil n'était pas allumé.

Il lui enleva son manteau, le jeta sur le corps effondré qu'il vint couvrir tel un vautour s'abattant sur sa proie. La foule continuait à passer derrière lui, indifférente. Il retira enfin le bracelet et le glissa dans le petit écrin qu'il avait sur lui. Le téléphone qu'il avait prêté à Gnocco le rejoignit dans la poche de sa veste.

Les lèvres du Gitan s'agitèrent.

- Madonna, che freddo...

Il se força à enlever la main que Gnocco pressait de plus en plus faiblement sur sa plaie, la garda dans la sienne comme s'il cherchait à le réconforter et attendit que l'hémorragie se tarisse entièrement. Lorsqu'il fut certain que Gnocco était mort, il l'abandonna contre la grille. Avec la tête sur son bras replié, le Gitan paraissait endormi. Pazzi s'engagea dans le flot descendant des badauds.

Sur la petite place, il contempla un long moment le stationnement laissé vide. La pluie commençait seulement à détremper les pavés que la Jaguar du docteur Lecter avait protégés.

Le docteur Lecter... Le nom de Fell n'avait plus aucune place dans sa conscience. C'était le docteur Hannibal Lecter.

Ce qu'il avait dans la poche de son imperméable serait peut-être une preuve suffisante pour Mason. Ce qui gouttait maintenant de ses manches sur ses chaussures en était une indiscutable pour lui.


 

 

Au-dessus de Gênes, l'étoile du matin commençait à pâlir dans la lumière montant à l'est quand la vieille Alfa de Rinaldo Pazzi s'engagea sur le quai en ronronnant. Un vent glacial hérissait les eaux du port. Sur un cargo ancré au loin, un fer à souder au travail projetait une pluie d'étincelles orange sur la houle sombre.

Romula resta dans l'auto à l'abri de la bise, son bébé sur les genoux. Tassée sur l'étroit siège arrière de la berlinetta, les jambes serrées sur le côté, Esmeralda n'avait pas prononcé un mot depuis le moment où elle avait refusé de toucher le Chitane.

Au petit déjeuner, café d'un noir d'encre dans des gobelets en papier et pasticcini.

Pazzi entra dans les bureaux de la compagnie maritime. Lorsqu'il en ressortit, le soleil était déjà levé, pourpre sur la coque rouillée de l'Astra Philogenes, le cargo dont le chargement était en train de s'achever à quai. L'inspecteur fit signe aux deux femmes de le rejoindre.

L'Astra Philogenes, un vingt-sept mille tonnes battant pavillon grec, était autorisé à prendre douze passagers sans médecin de bord jusqu'à Rio. Là, expliqua-t-il à Romula, elles embarqueraient sur un autre bateau pour Sydney. Le second officier de l'Astra veillerait personnellement à leur transfert. Leur voyage avait été payé à l'avance, en totalité. Détail souligné lourdement: cette somme n'était pas remboursable. En Italie, l'Australie attire nombre de candidats à l'émigration qui peuvent y trouver un travail. Une importante communauté tsigane y est installée.

Pazzi avait promis deux millions de lires à la jeune femme. Il lui remit une enveloppe bourrée de billets.

Leurs bagages étaient des plus restreints : une petite valise et le bras en bois de Romula, qu'elle transportait dans un étui de cor d'harmonie.

Elles allaient passer la majeure partie du mois en mer, sans contact avec le monde.

Pour la dixième fois, Pazzi assura à Romula que Gnocco les rejoindrait bientôt, même s'il n'avait pu embarquer ce jour-là. Il leur laisserait un message en poste restante à Sydney.

- Je tiendrai ma parole avec lui comme je l'ai fait avec vous, leur répéta-t-il au pied de la passerelle, le soleil du matin étirant démesurément leur ombre sur le quai.

A l'instant de la séparation, alors que Romula s'engageait déjà sur les marches avec son bébé, la vieille parla pour la seconde et dernière fois depuis que Pazzi la connaissait :

- Tu as donné Gnocco au Chitane, dit-elle à voix basse, ses yeux plus noirs que des olives de Kalamata fixés sur lui. Il est mort, Gnocco.

Puis elle se pencha de tout son torse, comme si elle se préparait à dépecer un poulet sur le billot, et cracha posément sur l'ombre de Pazzi avant de se hâter derrière Romula et l'enfant.


 

 

La boîte de livraison fournie par DHL Express était d'excellente qualité. Installé à la table sous le puissant spot de la réception dans la chambre de Mason, l'expert en dactyloscopie retira avec soin les vis du couvercle à l'aide d'un tournevis électrique.

Le large bracelet en argent était passé sur le présentoir en velours, de sorte que sa face externe n'était pas en contact avec les flancs de la boîte.

- Apportez-le-moi, commanda Mason Verger.

L'intervention sur le bijou aurait été beaucoup plus simple au laboratoire d'anthropométrie de la police de Baltimore, où le spécialiste travaillait en temps normal, mais Mason avait exigé qu'elle se déroule sous ses yeux en lui versant son cachet, une très forte somme en liquide. Ou plutôt sous son œil, corrigea mentalement l'expert en déposant de mauvaise grâce le bracelet et son présentoir sur l'assiette en porcelaine que lui tendait un assistant.

Celui-ci la présenta en face du monocle. Il n'aurait pu l'installer sur la lourde tresse qui serpentait dans le giron de Mason car elle aurait été déséquilibrée par les mouvements que le poumon artificiel imposait à son torse, de haut en bas, de bas en haut.

Le lourd bracelet était maculé de sang séché, dont quelques paillettes tombèrent sur l'assiette. Mason l'observa longuement. Sur son visage sans chair, aucune expression n'était lisible. Mais son œil brillait.

- Allez-y.

L'expert avait une copie du relevé d'empreintes réalisé par le FBI, sans le verso. Il poudra la surface entre les taches, mais, comme la poudre « Sang de dragon » qu'il utilisait d'habitude avait une couleur trop proche de celle du sang séché, il en choisit une noire, qu'il appliqua avec précaution.

- Nous avons des empreintes, annonça-t-il en s'interrompant pour éponger son front surchauffé par les spots.

La vive lumière était cependant idéale pour la photographie. Il prit plusieurs clichés des empreintes in situ avant de les relever et de les examiner au microscope.

- Majeur et pouce gauches, concordance sur seize points, déclara-t-il finalement. Ça tiendrait devant le juge. Pas de doute, il s'agit du même gars.

Mais Mason Verger se souciait peu des juges. Sa main livide rampait déjà sur la couverture, vers le téléphone.


 

 

Un matin ensoleillé sur un pâturage de montagne au centre de la Sardaigne, en plein massif du Gennargentu.

Six hommes, quatre Sardes et deux Romains, sont au travail sous un auvent édifié avec des rondins coupés dans la forêt avoisinante. Les moindres bruits sont amplifiés par le silence grandiose des sommets.

Suspendu à la charpente dont les traverses portent encore leur écorce, un immense miroir au cadre doré rococo surplombe un solide enclos équipé de deux portes, la première donnant sur la pâture, la seconde composée de deux battants horizontaux qui peuvent être ouverts séparément. A l'entrée de l'enclos, le sol est cimenté, mais il est ensuite couvert de paille fraîche à la manière d'une plate-forme pour les exécutions publiques dans l'ancien temps.

Le miroir décoré de chérubins peut s'incliner pour offrir une vue plongeante sur l'enclos, comme la glace installée au-dessus des fourneaux dans une école de cuisine permet aux stagiaires d'apercevoir le contenu des marmites sans avoir à se pencher dessus.

Oreste Pini, le réalisateur, et l'homme de confiance de Verger en Sardaigne, un professionnel du kidnapping nommé Carlo, s'étaient détestés mutuellement dès le premier instant. Robuste, le visage rubicond, Carlo Deogracias ne quittait jamais son chapeau tyrolien dont le ruban était orné d'une soie de sanglier. Il avait l'habitude de mâcher le cartilage des dents de verrat qu'il conservait dans la poche de son gilet. C'était une autorité dans le vieux métier sarde qu’est l'enlèvement pour rançon, ainsi qu'un spécialiste reconnu des vengeances les plus sanglantes.

Les riches Italiens vous diront que, quitte à être kidnappé, mieux vaut tomber entre les mains de Sardes : ce sont des professionnels, au moins, qui ne vous tueront pas par erreur ou parce qu'ils paniquent. Avec eux, si votre famille passe à la caisse, vous pouvez fort bien rentrer chez vous sans avoir été blessé, violé ou mutilé. Si elle refuse de payer, en revanche, il est probable qu'elle commencera très vite à vous recevoir en petits morceaux par la poste.

Carlo n'était pas satisfait par les dispositions minutieuses que Mason Verger avait conçues. Il avait une grande expérience dans ce genre d'opérations, il avait même déjà donné un homme aux cochons vingt ans plus tôt, un soi-disant comte et ancien nazi qui imposait des relations sexuelles aux enfants d'un village toscan, filles comme garçons. Chargé de sa punition, il l'avait enlevé dans son jardin, à moins de cinq kilomètres de l'abbaye de Passignano, pour le livrer à cinq porcs d'une ferme en contrebas du Poggio alle Corti. La tâche n'avait pas été simple : il avait laissé les bêtes sans nourriture trois jours durant, le nazi se débattant sous ses liens, suppliant et noyé de sueur, les pieds passés dans l'enclos, et pourtant elles n'avaient pas été tentées par ses orteils frétillants, si bien que, non sans éprouver une pointe de remords de ne pas respecter à la lettre les clauses de son contrat, Carlo avait fini par gaver sa victime d'une savoureuse salade composée des légumes préférés des cochons, puis par lui couper la gorge afin qu'ils puissent se servir.

D'un naturel positif et enjoué, il était tout de même contrarié par la présence du réalisateur, qu'il considérait comme un vulgaire pornographe auquel il avait dû prêter, sur l'ordre de Mason Verger, ce beau miroir apporté d'un bordel dont Carlo était propriétaire à Cagliari.

Cet accessoire était une aubaine pour Oreste Pini, qui avait toujours eu abondamment recours aux miroirs dans ses films X, ainsi que dans le seul authentique « snuff movie » de sa carrière qu'il avait réalisé en Mauritanie. Ayant médité la mise en garde du constructeur collée sur les rétroviseurs de sa voiture, il avait compris depuis longtemps qu'un objet reflété dans une glace déformante paraît bien plus imposant qu'il ne l'est en réalité.

Selon les consignes de Verger, il devait filmer avec deux caméras, assurer une excellente prise de son et ne pas commettre la moindre erreur, car il n'y aurait pas de deuxième prise possible. Mason exigeait notamment un gros plan continu sur le visage.

Carlo, lui, était exaspéré de le voir tripoter ses appareils et d'entendre ses objections incessantes.

- Hé, soit tu restes planté là et tu continues à m'assommer avec tes caquetages de bonne femme, soit tu regardes l'entraînement et tu me demandes quand tu ne comprends pas quelque chose !

- Je veux le filmer, l'entraînement. Pas seulement le regarder.

- Va bene! Dans ce cas, finis d'installer ton merdier, qu'on commence !

Pendant qu'Oreste plaçait ses caméras, Carlo et ses trois silencieux adjoints entreprirent leurs préparatifs. Le réalisateur, qui n'aimait rien tant que l'argent, était toujours émerveillé de voir ce qu'il permettait d'obtenir.

Matteo, le frère de Carlo, avait ouvert un ballot de vieux vêtements sur la table à tréteaux qui longeait un des côtés de l'abri. Il y choisit une chemise et un pantalon tandis que Piero et Tommaso Falcione, deux frères également, approchaient une civière roulante qui avançait péniblement dans l'herbe et dont la couche était constellée de taches douteuses.

Plusieurs seaux de viande hachée et de fruits avariés, ainsi que des carcasses de poulets avec leurs plumes et une caisse remplie de boyaux de bœuf, attiraient déjà des essaims de mouches.

Après avoir étendu le pantalon de toile usée sur la civière, Matteo se mit à le bourrer de poulets morts, de viande et de fruits. Il répéta la même opération avec des gants en coton, cette fois avec une bouillie d'abats et de glands, en prenant soin de bien remplir chaque doigt, puis les installa au bout de chacune des jambes du pantalon. La chemise qu'il avait sélectionnée fut garnie de tripes et de boyaux, ses contours renforcés avec du pain rassis. Ensuite, il la reboutonna et glissa soigneusement les pans dans la ceinture. Une autre paire de gants « farcis » vint terminer les manches. Le melon qui faisait office de tête fut muni d'un filet couvert de viande hachée à l'endroit où la figure aurait dû se trouver, deux œufs durs plantés dedans en guise d'yeux. Le résultat final ressemblait à un mannequin désarticulé qui, sur sa civière, paraissait moins mal en point que certains adeptes du saut à l'élastique quand ils arrivent à l'hôpital. La dernière touche de Matteo fut de pulvériser un after-shave d'excellente marque sur la face du melon et sur les gants qui représentaient les mains.

Du menton, Carlo montra à Oreste le jeune assistant-caméraman qui se penchait dangereusement au-dessus de l'enclos avec sa perche de prise de son pour vérifier si le micro arriverait au centre.

- Dis à ta lopette que s'il tombe là-dedans, j'irai pas le chercher, moi...

Tout était prêt, enfin. Après avoir réglé la civière sur sa position la plus basse, pieds repliés, Piero et Tommaso la poussèrent devant le portail à double battant.

Carlo était allé chercher un magnétophone et un amplificateur dans la maison. Il possédait toute une collection de cassettes, qu'il avait pour certaines enregistrées lui-même lorsqu'il coupait l'oreille d'un kidnappé avant de l'envoyer par la poste à ses parents. C'était un fond sonore qu'il utilisait chaque fois qu'il nourrissait ses bêtes. Évidemment, il n'en aurait plus besoin lorsqu'une victime réelle allait offrir ses hurlements en direct.


Date: 2015-12-18; view: 126


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