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VERS LE NOUVEAU MONDE 10 page

Les mois qui suivirent furent grandioses. Jamais un Pazzi n'avait été ainsi fêté par sa ville depuis cinq siècles, depuis le jour où Pazzo de' Pazzi était rentré de la première croisade porteur de silex trouvés au Saint-Sépulcre. Rinaldo Pazzi et sa ravissante épouse étaient aux côtés de l'évêque dans le Duomo lorsque, conformément au rite pascal florentin, ces mêmes pierres furent battues pour donner vie à une colombe en tissu propulsée par une fusée à poudre, laquelle vola sur son filin d'acier et alla allumer un chariot de feux d'artifice sur l'esplanade, à la grande joie de la foule.

Les journaux ne perdaient pas un seul mot des éloges que Pazzi réservait, mais sans excès, à ses subordonnés pour avoir bon gré mal gré accompli leur fastidieux devoir. La signora Pazzi, elle, devint une arbitre de la mode, qui avait en effet belle allure dans les modèles que tous les grands couturiers lui prêtaient volontiers. Le célèbre couple était convié aux thés les plus guindés de la haute société. Ils furent les invités d'honneur d'un comte qui les reçut à dîner dans son château où des armures anciennes montaient la garde autour de la table.

On lui suggéra de prendre des responsabilités politiques. On lui rendit hommage dans le traditionnel charivari des séances parlementaires italiennes. On lui proposa de superviser la contribution de son pays à l'offensive italo-américaine contre les activités de la Mafia.

Ce dernier dossier ainsi qu'une invitation à suivre un séminaire de criminologie à l'université de Georgetown conduisirent les Pazzi à Washington. L'inspecteur en chef passa le plus clair de son temps à la division Science du comportement, au siège du FBI. Il rêvait de pouvoir créer un jour un service similaire à Rome.

Et puis, après deux années d'euphorie, catastrophe : dans une atmosphère plus détendue, moins soumise aux exigences du public, une cour d'appel italienne accepta de réviser le procès Tocca. Pazzi fut rappelé au pays pour se soumettre à l'enquête. Parmi ses anciens collègues, les envieux étaient légion et ils avaient sorti leurs couteaux.

Non content d'annuler la condamnation de Tocca, le tribunal blâma l'inspecteur en chef, laissant entendre qu'il avait forgé des preuves pour imposer sa thèse.

D'un coup, ses admirateurs les plus haut placés se mirent à le fuir comme la peste. Pazzi était encore une notabilité de la Questura, mais il était désormais dans le collimateur et tout le monde le savait. Même si la bureaucratie italienne est réputée pour sa lenteur, le couperet n'allait pas tarder à tomber.




 

 

C'est pendant qu'il endurait l'attente dévastatrice du coup de grâce que Rinaldo Pazzi croisa pour la première fois un homme connu dans les cercles académiques de Florence sous le nom du docteur Fell.

Le voici gravissant le perron du palazzo Vecchio, conduit ici par une mission routinière, une de ces multiples corvées que ses anciens subalternes jubilent à lui infliger depuis sa disgrâce. Il ne voit que la pointe de ses chaussures sur les marches usées, insensible aux prodiges artistiques qui l'environnent tandis qu'il longe le mur décoré de fresques. Il y a cinq siècles, son ancêtre a été traîné en haut de ce même escalier, qu'il a taché de son sang.

A un palier, cependant, il se redresse, reprend le maintien viril qu'il exige de lui-même, se force à affronter le regard des personnages sur les fresques, dont certains sont ses lointains parents. De l'étage lui parviennent déjà les échos d'une dispute en cours dans la salle des Lys, où les directeurs de la galerie des Offices et les membres de la commission des Beaux Arts tiennent une réunion au sommet.

La raison de sa présence est la suivante : l'apparemment indéboulonnable conservateur du palazzo Capponi est porté disparu. D'un avis quasi général, le bonhomme s'est enfui avec une femme, ou avec l'argent d'autrui, ou avec les deux. Quoi qu'il en soit, c'est déjà le quatrième conseil d'administration mensuel auquel il omet de se présenter ici même, au palazzo Vecchio.

Pazzi s'est vu refiler la poursuite de l'enquête. Lui qui en son temps avait vertement sermonné ces mêmes responsables sur les mesures de sécurité indispensables après l'attentat à la bombe contre les Uffizi doit maintenant se présenter devant eux avec son prestige plus qu'écorné, et pour les interroger sur la vie sentimentale d'un conservateur, qui plus est... La perspective n'a rien d'encourageant.

Les deux institutions, qui se livrent une bataille de prérogatives acharnée depuis des années, sont animées par une telle méfiance et une telle animosité réciproques qu'elles n'ont jamais accepté de se réunir au siège de l'une ou de l'autre pour leurs rencontres obligées. C'est ainsi qu'elles ont choisi le terrain neutre, et splendide, qu'offre la salle des Lys au palazzo Vecchio, chacun de ses membres se persuadant qu'un cadre aussi magnifique ne pouvait que convenir à son prestige et à sa réputation. Une fois l'habitude prise, les dignes représentants du musée et de la commission ont refusé d'y renoncer, même quand le palais connaissait sa énième phase de rénovation et qu'ils devaient délibérer entre les échafaudages et les toiles de protection. Ce qui était le cas ce jour-là.

Le professeur Ricci, un ancien camarade de classe de Pazzi, était dans le hall, où une crise d'éternuements due à la poussière de plâtre l'avait obligé à se précipiter. Quand il eut retrouvé un peu de souffle, il roula des yeux larmoyants vers Pazzi.

- La solita arringa ! siffla-t-il. Ça se chamaille, pour ne pas changer. Tu es là à cause de la disparition du type du palazzo Capponi ? Eh bien, ils sont en train de se disputer sa place, là-dedans. Sogliato la veut pour son neveu, mais les gens du service académique ont été impressionnés par le remplaçant temporaire qu'ils ont nommé il y a quelques mois, un certain docteur Fell. Ils veulent le garder.

Laissant son ami fouiller ses poches à la recherche de quelque mouchoir en papier, Pazzi entra dans la fameuse salle au plafond incrusté de lys en or. Les housses de toile qui protégeaient deux des murs atténuaient un peu les éclats de voix.

C'était le népotiste, Sogliato, qui avait la parole. Et qui la conservait en ayant recours à tous ses décibels.

- La correspondance archivée des Capponi remonte au XIIIe siècle ! Le docteur Fell pourrait être amené à avoir entre ses mains - entre ses mains qui n'ont rien d'italien, force m'est de le souligner... - une lettre manuscrite de Dante Alighieri en personne. Serait-il capable de la reconnaître comme telle ? Je ne pense pas, non, je ne pense pas ! D'accord, vous lui avez fait passer un test en italien médiéval et il est très positif. Moi-même, j'admets que sa maîtrise de la langue est admirable... pour un étranger. Mais est-il à l'aise avec les personnalités du Florence d'avant la Renaissance ? Je ne pense pas, pas du tout ! Admettons qu'il tombe dans la bibliothèque des Capponi sur un autographe de... de Guido Cavalcanti, par exemple ? Est-ce que cela signifiera quelque chose pour lui ? Je ne pense pas, absolument pas ! Vous daigneriez me répondre sur ce point, docteur Fell ?

Rinaldo Pazzi inspecta l'assemblée sans repérer un seul visage qui aurait pu ressembler au conservateur intérimaire dont il avait pourtant étudié le portrait photographique moins d'une heure plus tôt. Il ne le vit pas parce que le docteur n'était pas installé en compagnie des autres. C'est seulement en entendant sa voix qu'il le localisa dans la salle.

Il se tenait immobile près de la grande statue en bronze de Judith et Holopherne, le dos tourné à l'orateur et à toute l'assistance. Et, comme il resta dans cette position après avoir pris la parole, il était difficile de juger de quelle silhouette la voix s'élevait. Était-ce de Judith, son épée à jamais levée pour frapper le roi ivre, ou d'Holopherne, qu'elle saisissait par les cheveux, ou du docteur Fell, impassible et svelte figure au côté du groupe biblique de Donatello ? En tout cas, elle coupa tel un rayon laser dans la confusion des apartés et des exclamations. Un silence total se fit parmi les ratiocineurs.

- Cavalcanti a répondu publiquement au premier sonnet de La Vita Nuova dans lequel Dante décrit le rêve troublant où Béatrice Portinari lui est apparue, commença-t-il. Peut-être l'a-t-il fait de manière privée, également. S'il s'en est ouvert par écrit à un Capponi, ce devrait être à Andrea, qui était plus féru de littérature que ses frères...

C'est seulement alors qu'il se retourna, prenant le temps de faire face à l'assemblée après avoir laissé passer un moment qui avait mis tout le monde mal à l'aise, hormis lui.

- Vous connaissez ce premier sonnet, professeur Sogliato ? Vous le connaissez vraiment ? Eh bien, il exerçait une véritable fascination sur Cavalcanti et il vaut d'être médité. En voici une partie :

 

Joyeux me semblait Amour, tenant

Mon cœur en sa main, et dans les bras il avait

Ma dame enveloppée d'un drap et dormant,

Puis il l'éveillait et de ce cœur ardent,

Malgré sa répugnance, il la nourrissait humblement;

Après je le voyais s'en aller en pleurant.

 

Écoutez bien comment Dante se sert de l'italien vernaculaire, de ce qu'il appelait la vulgaris eloquentia, l'éloquence du peuple :

 

Allegro mi sembrava Amor tenendo

Meo core in mano, e ne le braccia avea

Madonna involta in un drappo dormendo.

Poi la svegliava, e d'esto core ardendo

Lei paventosa umilmente pascea

Appreso gir lo ne vedea piangendo.

 

Même les plus revêches des Florentins ne pouvaient résister à ces vers que l'harmonieux toscan du docteur Fell faisait vibrer sur les fresques murales. D'abord par ses applaudissements, puis par une acclamation extasiée, le cénacle lui octroya tous pouvoirs sur le palazzo Capponi, tandis que Sogliato enrageait dans son coin. Pazzi n'aurait pu dire si sa victoire avait réjoui le docteur, car il avait à nouveau le dos tourné. Mais son adversaire n'avait pas dit son dernier mot.

- Puisque c'est un tel expert de Dante, qu'il en parle donc devant le Studiolo ! lança-t-il en baissant la voix sur ce dernier mot, comme s'il venait de nommer le Grand Inquisiteur. Qu'il se présente à eux aussitôt que possible, vendredi prochain s'il le peut !

Ainsi baptisé en référence au cabinet de travail richement décoré du palazzo Vecchio où il se réunissait souvent, le Studiolo était un petit cercle d'implacables érudits qui avaient ruiné un nombre impressionnant de réputations universitaires. Se soumettre à leur jugement nécessitait une préparation de longue haleine et constituait une redoutable épreuve. Aussitôt, l'oncle de Sogliato se leva pour appuyer sa proposition, et son beau-frère réclama un vote dont sa sœur nota avec soin le résultat dans le compte rendu officiel : la nomination du docteur Fell était confirmée, mais celui-ci devrait obtenir le satisfecit du Studiolo pour conserver son poste.

La commission mixte avait donc un nouveau conservateur pour le palais Capponi et, comme elle ne regrettait pas du tout l'ancien, elle traita avec la plus grande désinvolture les questions que le policier en disgrâce avait à son sujet. Pazzi résista avec un stoïcisme admirable.

En homme de terrain chevronné, Pazzi avait passé cette disparition inexpliquée au crible du profit : qui aurait pu avoir intérêt à ce que le directeur d'un fonds culturel ne soit plus là pour occuper sa place ? L'ancien conservateur était un célibataire, un universitaire respecté, une personne discrète qui menait une vie bien réglée. Il avait quelques économies, rien d'exceptionnel. Tout ce qu'il possédait, c'était sa fonction et le privilège, qui en découlait: occuper un appartement au dernier étage du palais Capponi.

Pazzi avait maintenant sous les yeux son remplaçant, confirmé dans son titre par ce conseil des sages après un interrogatoire serré sur l'histoire ancienne de Florence et l'italien médiéval. Il avait déjà consulté son dossier de candidature et son certificat médical officiel.

Il alla vers lui tandis que les participants à la réunion se hâtaient de ranger leur porte-documents avant de rentrer chez eux.

- Docteur Fell ?

- Oui, commendatore ?

Le nouveau conservateur était mince, de petite taille. Les verres de ses lunettes étaient fumés dans leur moitié supérieure. Son costume sombre était remarquablement coupé, même pour Florence.

- Je me demandais si vous aviez déjà rencontré votre prédécesseur ?

Les antennes d'un policier expérimenté sont conçues pour capter dans chaque cas la fréquence du malaise, de la peur. Chez son interlocuteur, qu'il observait attentivement, Pazzi ne perçut qu'un calme absolu.

- Non, jamais. Mais j'ai lu plusieurs de ses contributions dans la Nuova Antologia.

Même fluidité que dans sa déclamation de Dante tout à l'heure. S'il y avait une trace d'accent étranger dans son toscan, Pazzi aurait été bien en peine de dire lequel.

- Je sais que les inspecteurs qui ont été chargés de l'enquête au début ont passé le palazzo Capponi au peigne fin. Pas le moindre message, pas la moindre note annonçant un départ ou un suicide. Au cas où vous tomberiez sur quelque chose, quoi que ce soit de personnel, même un détail anodin en apparence, vous m'appellerez?

- Bien entendu, commendatore Pazzi.

- Est-ce que ses affaires sont toujours au palais ?

- Rangées dans deux valises, avec un inventaire détaillé.

- J'env... je viendrai les prendre, alors.

- Vous serait-il possible de me prévenir par téléphone, dans ce cas ? De cette manière, je pourrai désenclencher le système de sécurité avant votre arrivée, ce qui vous évitera une perte de temps.

Ce type est trop calme. Il devrait avoir un peu peur de moi, théoriquement. Et il me demande de le prévenir avant que je débarque chez lui ....

Son apparition devant la commission mixte n'avait pas été très gratifiante pour l'ego de Pazzi. Il fallait s'y résigner, mais maintenant il se sentait piqué au vif par l'assurance de cet homme. Il voulut répliquer par une flèche, à son tour :

- Euh, docteur Fell, est-ce que je peux vous poser une question personnelle ?

- Si tel est votre devoir, commendatore...

- Vous avez une cicatrice relativement récente à la main gauche.

- Et vous avez une alliance pratiquement neuve à la vôtre. La Vita Nuova ?

Le sourire du docteur Fell révélait des dents petites, très blanches. Sans laisser à Pazzi le temps de se remettre de sa surprise et de décider s'il devait se sentir offensé ou non, il leva sa main gauche en l'air.

- Syndrome du canal carpien, commendatore. Historien, c'est un métier à risques...

- Pourquoi ne pas l'avoir déclaré sur votre formulaire médical quand vous êtes venu travailler ici ?

- J'avais le sentiment que les seules blessures qu'il fallait mentionner étaient celles qui ouvrent droit à des pensions d'invalidité. Or je n'en perçois pas. Et je ne suis pas invalide, non plus.

- L'opération a eu lieu au Brésil, donc, votre pays d'origine ?

- Elle ne s'est pas passée en Italie, la Sécurité sociale italienne ne m'a rien versé, déclara le docteur avec la même conviction que s'il était persuadé d'avoir répondu à la question de Pazzi.

Il ne restait plus qu'eux dans la salle de réunion. Le policier avait déjà atteint la porte lorsque le docteur Fell le héla.

- Commendatore Pazzi ?

Il n'était plus qu'une silhouette sombre se découpant sur les portes-fenêtres. Derrière lui, le Duomo se profilait au loin.

- Oui ?

- Vous êtes un Pazzi de la famille Pazzi, je ne me trompe pas ?

- En effet. Comment le savez-vous ?

Il aurait très mal supporté que son interlocuteur se réfère aux articles que la presse lui avait à nouveau consacrés ces derniers temps.

- Vous ressemblez à l'un des hauts-reliefs de Della Robbia dans votre chapelle familiale à Santa Croce.

- Ah... C'est Andrea de' Pazzi, en saint Jean Baptiste.

Il avait ressenti un bref mais plaisant soulagement dans l'amertume de son cœur.

En quittant la salle des Lys, sa dernière impression du docteur Fell fut l'extraordinaire immobilité que ce dernier savait observer.

Il allait bientôt connaître d'autres traits du personnage.


 

 

Qu'est-ce qui peut encore nous paraître choquant, endurcis comme nous le sommes par l'étalage incessant de l'impudeur et de la vulgarité ? Voilà une question pleine d'enseignements. Ou encore : qu'est-ce qui est encore capable de venir frapper la molle carapace de notre conscience malléable avec assez de force pour éveiller notre attention ?

A Florence, il y avait alors un exemple : l'exposition intitulée Instruments de torture et d'atrocités , où Rinaldo Pazzi eut l'occasion de rencontrer à nouveau le docteur Fell.

Constituée de plus de vingt pièces historiques présentées avec une documentation très complète, cette exposition se tenait dans les murs austères du Forte di Belvedere, un bastion du XVIe siècle qui contrôle les remparts méridionaux de la ville depuis le temps des Médicis. Le public lui avait réservé un accueil enthousiaste qui avait surpris les organisateurs. La foule s'y bousculait dans un état d'excitation très palpable, une morbidité frétillante.

Prévue initialement pour un mois, l'exposition allait en durer six, attirant autant de visiteurs que la galerie des Offices et plus que le palais Pitti. Ses initiateurs, deux empailleurs véreux qui s'étaient jadis nourris des abats des trophées de chasse qu'ils étaient censés immortaliser, se retrouvèrent vite millionnaires. Ils partirent ensuite dans une tournée triomphale à travers l'Europe avec leurs effrayants appareils et leur smoking flambant neuf.

La majorité des badauds venaient en couple, profitant d'horaires d'ouverture très souples pour contempler les instruments de souffrance main dans la main et lire attentivement les notices qui détaillaient en quatre langues la provenance de chacun d'eux, ainsi que son mode d'emploi. Des illustrations de Dürer et d'autres artistes, complétées de croquis modernes, éclairaient la multitude sur des sujets tels que l'art d'administrer le supplice de la roue. On pouvait lire ainsi sur l'un des panneaux que si les princes d'Italie préféraient voir leurs victimes broyées au sol par une roue cerclée de fer qui écrasait leurs membres sur des blocs de pierre disposés en dessous (comme représenté ici), la méthode la plus pratiquée en Europe du Nord était d'attacher le ou la condamné (e) à la roue, de lui rompre les os à coups de barre de fer puis de passer ses membres disloqués autour des rayons - les fractures ouvertes leur donnant la flexibilité requise -, tandis que le torse et la tête encore animée et hurlante demeuraient au centre. Cette dernière technique assurait un spectacle plus intense, qui pouvait cependant tourner court dans le cas où un fragment de moelle venait bloquer la circulation sanguine de la victime .

Ce déploiement d'atrocités devait forcément attirer un connaisseur des pires aspects de l'humanité. Mais l'essence même de l'abjection, la véritable assa-fœtida de l'esprit humain, n'était pas à trouver dans la Fiancée de fer ou dans la lame la plus affûtée. Non, l'Horreur Élémentaire était présente sur les visages congestionnés du public.

Dans la pénombre de la grande salle aux murs de pierre, sous les cages des suppliciés qui pendaient du plafond dans la lumière des spots, serrant dans sa main marquée ses lunettes dont une branche caressait pensivement ses lèvres, le docteur Fell, ce gourmet des obscénités faciales, était plongé dans la contemplation du flot des visiteurs.

C'est dans cette position que Rinaldo Pazzi l'aperçut.

Pazzi était venu ici pour sa deuxième corvée de la journée. Au lieu de dîner tranquillement avec sa femme, il devait se frayer péniblement un chemin dans la foule afin de placarder une nouvelle affiche mettant en garde les couples d'amoureux contre le Monstre de Florence, le tueur qu'il avait été incapable de neutraliser. Ses supérieurs lui avaient déjà enjoint d'en mettre une au-dessus de son bureau, aux côtés d'avis de recherche venus du monde entier.

Les deux empailleurs, qui se trouvaient à la caisse pour surveiller les recettes, n'avaient été que trop contents d'ajouter une note de barbarie contemporaine à leur rétrospective, mais ils avaient demandé à Pazzi de se débrouiller seul, aucun d'eux n'étant visiblement prêt à laisser son associé seul avec le magot.

A son passage, quelques Florentins qui avaient reconnu le policier se réfugièrent dans l'anonymat de la multitude pour le conspuer. Imperturbable, Pazzi punaisa l'affiche bleue, ornée de son unique œil menaçant, sur un panneau d'annonces près de l'entrée, à un endroit où elle attirerait le plus les regards, et alluma la rampe lumineuse au-dessus. En observant les couples qui quittaient l'exposition, il remarqua que plusieurs d'entre eux étaient en chaleur, profitant de la cohue pour se frotter l'un contre l'autre. Il ne voulait pas avoir à endurer encore un autre tableau mis en scène par Il Mostro, encore du sang et des fleurs...

Il était par contre très désireux d'aller parler au docteur Fell : puisqu'il se trouvait si près du palazzo Capponi, c'était un moment fort opportun pour passer prendre les affaires personnelles du conservateur porté disparu. Mais, lorsqu'il se retourna après avoir fixé l'affiche, le docteur n'était plus là, et il ne le vit pas parmi ceux qui se massaient vers la sortie. Il ne restait plus que le mur de pierre sur lequel sa silhouette s'était découpée, sous la cage où un squelette effondré en position fœtale continuait à supplier qu'on lui donne à manger.

Sourcils froncés, Pazzi se débattit encore pour ressortir sur l'esplanade. Là non plus, aucune trace du docteur. L'appariteur en faction l'avait reconnu, il ne broncha pas quand le policier enjamba le cordon qui canalisait les visiteurs et s'éloigna dans les jardins obscurs du Forte di Belvedere.

Il alla aux remparts, se pencha en regardant vers le nord, par-delà l'Arno. La vieille ville de Florence était à ses pieds, la grosse bosse du Duomo et la tour du palazzo Vecchio baignées de lumière.

Il se sentait vieux, très vieux, dépérissant sur le pal du ridicule. Sa cité natale faisait de lui des gorges chaudes.

Le FBI venait de lui porter un nouveau coup de poignard dans le dos en indiquant à la presse que le portrait-robot d'Il Mostro mis au point par ses services ne correspondait en rien à l'homme que Pazzi avait arrêté. La Nazione avait ajouté en guise de commentaire que l'emprisonnement de Tocca avait été ni plus ni moins qu'un coup monté . Par lui.

L'avant-dernière fois où il avait placardé sur un mur l'avis de recherche du tueur en série, c'était aux États-Unis, et c'était alors un trophée qu'il avait fièrement apposé dans les locaux de la division Science du comportement du FBI, puis complété d'un autographe à la demande pressante de ses collègues américains. Ils le connaissaient tous, l'admiraient, recherchaient sa compagnie. Sa femme et lui avaient été invités à des week-ends sur la côte du Maryland...

Accoudé au parapet, les yeux perdus sur sa vénérable cité, il respira soudain le parfum salé de la brise venue de la baie de Chesapeake, il revit son épouse sur la plage avec ses chaussures de sport blanches toutes neuves.

A Quantico, les agents de la Science du comportement lui avaient montré une vue générale de Florence qui était pour eux plus qu'une curiosité. L'angle était le même que le sien à cet instant, la vieille ville depuis le Belvédère, la meilleure perspective qui soit, mais sans couleur. Un dessin au crayon, avec des ombres au fusain. Il figurait sur une photographie, en arrière-plan. C'était un cliché du célèbre serial killer américain, le docteur Hannibal Lecter, Hannibal le Cannibale . Lecter avait dessiné Florence de mémoire et son œuvre était accrochée au mur de sa cellule à l'asile d'aliénés. Un endroit aussi sinistre que celui que Pazzi venait de quitter.

Quand fut-il atteint par l'illumination, par l'idée venue à son terme après une longue et occulte maturation ? Deux séries de deux images en écho : la ville réelle qu'il avait sous les yeux et le dessin dont il s'était souvenu; l'affiche d'Il Mostro qu'il avait punaisée quelques minutes auparavant et l'avis de recherche de Mason Verger dans son bureau, avec la fabuleuse récompense en gros chiffres et ses recommandations détaillées. Comment était-ce, déjà ? Le docteur Lecter cherchera à dissimuler sa main gauche, voire à modifier son apparence par une opération chirurgicale. Elle constitue en effet un cas de polydactylie - présence de doigts surnuméraires parfaitement formés - des plus rares, immédiatement identifiable.


Date: 2015-12-18; view: 145


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