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VERS LE NOUVEAU MONDE 1 page

I

 

WASHINGTON, D.C.


 

Vous auriez pensé que pareil jour frémirait de se lever...

 

La Mustang de Clarice Starling aborda en vrombissant la rampe d'accès au siège du Bureau des alcools, tabacs et armes à feu de Massachusetts Avenue, un immeuble loué au révérend Sun Myung Moon dans l'intérêt de l'économie nationale.

Le groupe d'intervention attendait à bord de trois véhicules, une vieille camionnette banalisée en tête, puis deux fourgons noirs des Special Weapons and Tactics Teams , les unités d'élite, moteur au ralenti mais prêts au départ dans la pénombre du garage.

Après avoir attrapé une lourde sacoche, Starling rejoignit en courant la guimbarde dont les flancs d'un blanc sale étaient ornés de logos publicitaires au nom de Marcell's, la Maison du Crabe . Par la porte arrière dont les battants étaient grands ouverts, quatre hommes observaient son arrivée. Elle était mince dans son treillis et se mouvait sans effort malgré le poids de son équipement. Sa chevelure reflétait la lumière spectrale des néons.

- Ah, ces femmes... Toujours en retard, persifla l'un d'eux, un représentant de la police du district de Columbia.

John Brigham, l'agent spécial du BATF qui commandait l'opération, ne laissa pas passer la remarque.

- Elle n'est pas en retard, non. J'ai attendu qu'on ait le tuyau pour la biper. Elle a dû mettre la gomme, pour arriver de Quantico aussi vite... Hé, Starling, passe-moi ce sac !

Elle le salua rapidement en tapant dans sa main levée.

- 'Lut, John.

Brigham lança un ordre à l'agent en civil assis au volant dans une tenue débraillée. La porte arrière n'avait pas encore été refermée que la camionnette jaillissait dans la clarté d'un agréable après-midi d'automne.

Vieille habituée des véhicules de surveillance, Clarice Starling se faufila sous le viseur du périscope pour s'asseoir au plus près du bloc de neige carbonique, une masse de soixante-quinze kilos qui faisait office de climatiseur lorsqu'il fallait rester aux aguets à l'intérieur avec le moteur coupé.

La camionnette, qui n'en était pas non plus à sa première mission, sentait la peur et la sueur, une odeur de ménagerie qu'aucun détergent ne pouvait faire disparaître. Elle avait revêtu nombre d'identités au cours de sa carrière. Les lettres fatiguées et ternies qui s'étalaient sur la carrosserie n'avaient qu'une demi-heure d'existence. Les impacts de balles rebouchés au mastic, par contre, étaient plus anciens. Les vitres des battants arrière permettaient la vision de l'intérieur seulement. A travers, Starling jetait parfois un coup d'œil aux deux fourgons noirs des SWAT qui les suivaient. Elle espérait seulement qu'ils n'auraient pas à passer des heures enfermés dans ce réduit.



Dès qu'elle tournait la tête vers les vitres, ses collègues masculins l'observaient à la dérobée. Clarice Starling, agent spécial du FBI, trente-deux ans. Elle avait toujours fait son âge et son âge lui était toujours bien allé. Même en treillis.

Brigham tendit un bras pour attraper son carnet de notes sur le siège avant.

- Comment se fait-il que tu te retrouves toujours dans ce genre de coups foireux, Starling ? interrogea-t-il avec un sourire.

- Parce que vous n'arrêtez pas de me demander.

- Là, j'ai besoin de toi, oui. Mais quand je vois qu'on te fait porter des mandats d'arrêt dans des opés coups de poing, bon Dieu! Je ne veux pas me mêler, mais à mon avis il y a quelqu'un qui t'a sérieusement dans le nez, à Buzzard's Point. Tu ferais mieux de venir bosser avec moi. Enfin, je te présente mes hommes: agents Marquez Burke et John Hare. Et voici le sergent Bolton, police du district.

Une équipe d'intervention composite, résultat de la collaboration entre le BATF, les forces spéciales du DRD (le Département de la répression des drogues) et le FBI. En l'occurrence, le fruit de la nécessité à une époque de restrictions budgétaires où même l'École centrale du FBI avait dû fermer ses portes par manque de moyens financiers.

Burke et Hare avaient la tête de l'emploi. Le flic local, Bolton, faisait penser à un huissier de justice. Dans les quarante-cinq ans, adipeux, sans consistance.

Soucieux de paraître déterminé à lutter contre la drogue après avoir été lui-même mêlé à une affaire de stupéfiants, le maire de Washington tenait à ce que les services de police de sa ville retirent une partie des honneurs de toutes les opérations d'importance contre les narcotrafiquants dans la capitale. D'où la présence de Bolton.

- La bande à Drumgo fait bouillir la marmite, aujourd'hui, annonça Brigham.

- Evelda Drumgo... Je m'en doutais, fit Starling sans aucun enthousiasme.

- Eh oui. Elle a monté une usine à ice du côté de la criée de Feliciana, sur la rive. Notre indic nous a prévenus qu'elle doit faire chauffer un max de cristaux, aujourd'hui. Et elle a une réservation sur l'avion de Grand Caïman pour ce soir. Pas de temps à perdre, quoi.

La méthamphétamine cristallisée, argotiquement connue sous le nom d' ice , est un hallucinogène dont les effets sont brefs mais foudroyants. C'est aussi une substance mortellement addictive.

- La came, c'est l'affaire du DRD, poursuivit Brigham, mais nous, Evelda, on la veut pour transport d'armes de la classe 3 entre États. Le mandat d'arrêt mentionne deux mitraillettes Beretta et quelques MAC 10, et elle sait où un paquet d'autres sont planqués. Je veux que tu t'occupes d'elle, Starling. Tu as déjà eu affaire à elle. Ces messieurs ici présents te couvriront.

- Le travail facile pour nous..., constata Bolton avec une évidente satisfaction.

- Il me semble que tu ferais mieux de leur parler un peu d'Evelda, Starling, fit Brigham.

Elle attendit que la camionnette ait bruyamment dépassé deux poids lourds avant d'obtempérer.

- Elle va vous tenir tête, Evelda. Elle n'en a pas l'air, elle a été mannequin, mais c'est une coriace. Veuve de Dijon Drumgo. Je l'ai arrêtée deux fois pour association de malfaiteurs, la première en compagnie de Dijon. Là, elle avait un 9 mm avec trois chargeurs et un spray paralysant dans son sac, plus un couteau à cran d'arrêt, un Balisong, dans son soutien-gorge. Je ne sais pas comment elle est armée, maintenant. La seconde fois, je lui ai demandé bien poliment de se rendre et elle a obéi. Mais alors qu'elle était en détention à Washington elle a tué une codétenue, une certaine Marsha Valentine, avec un manche de cuillère. Conclusion : avec elle, vous ne pouvez jamais savoir. Pas facile de lire sur ses traits. Le jury lui a reconnu la légitime défense, ce coup-là. Elle s'est tirée de la première inculpation et elle a réussi à échapper à l'autre en plaidant coupable. Ils ont laissé tomber le port d'armes illégal parce qu'elle avait des enfants en bas âge et que son mari venait d'être descendu par un tireur non identifié sur Pleasant Avenue, peut-être un règlement de comptes des Spliff. Je vais encore lui demander de se rendre. J'espère qu'elle obéira : on va lui faire un show pour la convaincre. Mais écoutez-moi bien : si nous sommes forcés de la maîtriser, j'aurai besoin d'aide, pour de vrai. Dans ce cas, vous ne vous occupez plus de me couvrir par-derrière, vous devez lui mettre sérieusement la pression. En bref, messieurs, ne vous attendez pas à mater bien tranquilles un combat à seins nus entre Evelda et moi.

Il y avait eu un temps où Starling aurait pu avoir confiance en ces hommes. Il était clair qu'ils n'appréciaient pas qu'elle leur tienne pareil langage, mais elle en avait trop vu pour s'en soucier.

- Par l'intermédiaire de Drumgo, Evelda est liée aux Crip de Trey-Eight, compléta Brigham. Notre informateur dit qu'elle a la protection des Crip, lesquels se réservent la côte. Ils la couvrent contre les Spliff, essentiellement. Je ne sais pas comment ils vont réagir quand ils verront que c'est nous. Lorsqu'ils peuvent éviter, ils ne cherchent pas la bagarre avec les autorités.

- Vous devez aussi savoir qu'Evelda est séropositive, reprit Starling. C'est Dijon qui lui a refilé le virus avec une seringue usagée. Elle a appris ça en prison et elle a complètement flippé. C'est ce jour-là qu'elle a tué Marsha Valentine, et elle s'est battue avec les matons. Si elle n'est pas armée mais résiste quand même, attendez-vous à recevoir n'importe quelle sécrétion qu'elle pourra vous balancer dessus. Elle va cracher, elle va mordre, elle est capable de vous uriner ou de vous déféquer dessus si vous tentez une fouille au corps, donc les gants et les masques sont plus que réglementaires. Quand vous la ferez monter dans le fourgon, méfiez-vous si vous posez une main sur sa tête, au cas où elle aurait une aiguille dans les cheveux. Et menottez-lui les chevilles, aussi.

Burke et Hare avaient pris une expression soucieuse. Bolton, lui, s'était renfrogné. De son menton mafflu, il désigna l'arme que Starling portait à la ceinture, un Colt 45 modèle officiel dont la crosse était munie d'une bande d'adhésif antidérapant et qui était glissé dans un fourreau d'Indien Yaqui à sa hanche droite.

- Vous vous promenez tout le temps avec ce machin déjà armé ? demanda-t-il d'un ton agressif.

- Armé et verrouillé, jour et nuit, oui, m'sieur.

- Mais c'est dangereux !

- Venez faire un tour sur la piste de tir et je vous expliquerai, sergent.

- Euh, Bolton, intervint Brigham, j'ai entraîné Starling quand elle a remporté le championnat de tir de combat tous services trois années de suite. Ne vous faites pas de souci pour son arme. Dis, Starling, comment ils t'ont surnommée, déjà, les cow-boys du Groupe anti-prise d'otages, quand tu les as battus à plate couture ? Annie Oakley, c'est ça ?

- Poison Oakley, corrigea-telle en détournant le regard vers la vitre.

Au milieu de tous ces hommes, elle se sentait épiée et isolée dans l'habitacle qui empestait le bouc, l'eau de toilette bon marché du genre Brut ou Old Spice , la sueur et le cuir. Elle eut une bouffée d'angoisse, qui avait le goût d'une pièce de monnaie sous sa langue. Une série d'images fusèrent dans son esprit : son père, fleurant bon le tabac et le savon, en train de peler une orange avec son couteau de poche, le bout de la lame cassé en carré, puis partageant le fruit avec elle dans la cuisine; les feux de position de son pick-up disparaissant dans l'obscurité la nuit où il était parti pour la patrouille qui lui avait été fatale ; ses vêtements dans le placard ; sa chemise des soirs de bal campagnard, ses habits encore neufs pendus aux cintres, tristes comme des jouets relégués au grenier.

- Encore une dizaine de minutes, annonça le chauffeur par-dessus son épaule.

Brigham jeta un coup d'œil par le pare-brise, consulta sa montre.

- Voilà la disposition des lieux. - Il avait à la main un croquis sommaire, tracé en hâte au Magic Marker, ainsi qu'un plan cadastral assez flou que le Département d'urbanisme lui avait envoyé par télécopie. - Bon, le marché aux poissons est ici, dans une enfilade de magasins et de hangars au bord du fleuve. Là, Parcell Street finit en impasse dans Riverside Avenue sur cette petite place, en face du marché. Vous voyez, le bâtiment de la criée donne directement sur la rive. Tout le long derrière, ici, il y a un quai de déchargement. Le labo d'Evelda est à côté, de plain-pied, avec l'entrée ici, tout près de l'auvent du marché. Pendant qu'elle tambouille sa came, elle aura des guetteurs un peu partout, sur au moins trois pâtés de maisons autour. Dans le temps, ils ont réussi à la prévenir assez vite pour qu'elle se débarrasse de son matos. Donc... L'équipe qui se trouve actuellement dans la troisième fourgonnette, des spécialistes du DRD, doit débarquer d'un bateau de pêche sur le quai à quinze heures tapantes. Nous, dans cette camionnette qu'on a, nous sommes ceux qui peuvent approcher au plus près, juste face à la porte principale, quelques minutes avant le début du raid. Si Evelda sort par-devant, on la chope. Si elle reste à l'intérieur, on attaque cette entrée latérale, là, dès que l'autre groupe intervient de l'autre côté. Dans le second fourgon, sept hommes, notre arrière. A moins que nous n'appelions plus tôt, ils se pointent à quinze zéro zéro eux aussi.

- La porte, on s'en charge comment? demanda Starling.

- Si ça a l'air calme, on enfonce, expliqua Burke. Si on entend des coups de feu, ajouta-t-il en tapotant son fusil à pompe, on fait le coup de la dame de chez Avon .

Starling avait déjà vu employer cette méthode : la dame de chez Avon , c'est une balle de magnum de 8 cm chargée de très fine grenaille de plomb qui permet de faire sauter une serrure sans blesser quiconque se trouverait derrière la porte.

- Et les gosses d'Evelda, ils sont où ? interrogea-t-elle.

- Notre indic l'a vue les déposer à la garderie tout à l'heure, répondit Brigham. Il participe de très près à la vie de la petite famille, notre mec. D'aussi près qu'il peut sans risquer d'attraper le sida, en fait...

Le petit écouteur qu'il avait dans l'oreille crachota à ce moment-là. Il se pencha pour scruter ce qu'il pouvait apercevoir du ciel à travers les vitres arrière.

- C'est peut-être juste pour le bulletin routier ? dit-il dans le micro miniature fixé à son col de chemise.

Puis, s'adressant au chauffeur :

- Strike 2 a repéré un hélico de presse il y a une minute. Tu as vu quelque chose ?

- Non.

- Il doit s'occuper de la circulation, alors. Bon, maintenant on se prépare et on la ferme.

Soixante-quinze kilos de neige carbonique ne suffisent pas à empêcher de suer cinq personnes enfermées dans les flancs métalliques d'une camionnette par une chaude journée, surtout lorsqu'elles entreprennent d'endosser leur gilet pare-balles. Quand Bolton leva les bras, il fit la preuve qu'une dose massive de déodorant Canoe n'est jamais aussi efficace qu'une bonne douche.

Dans sa chemise de treillis, Clarice Sterling avait cousu des épaulettes rembourrées pour atténuer le poids de son gilet, censé résister aux balles et encore alourdi par une plaque de céramique dans le dos et sur l'abdomen. L'expérience lui avait hélas appris l'importance de cette protection dorsale supplémentaire. Mener une incursion en force avec une équipe que l'on ne connaît pas, au sein d'un groupe plus ou moins bien entraîné, peut se révéler une entreprise hasardeuse : quand on prend la tête d'une colonne de bleus apeurés, il n'est pas rare de se retrouver avec l'échine criblée par le feu de ses propres coéquipiers...

A trois kilomètres de l'objectif, le troisième fourgon se sépara du convoi pour conduire le groupe du DRD à son bateau de pêche. Quant au deuxième, il ralentit, laissant une prudente distance s'établir entre lui et la camionnette banalisée.

Ils entraient dans une zone franchement délabrée. Un immeuble sur trois condamné, des carcasses de voitures abandonnées au bord des trottoirs, des grappes de jeunes bayant aux corneilles devant des bars ou des supérettes poussiéreuses, une bande d'enfants s'amusant autour d'un matelas en flammes... Si Evelda avait réellement déployé ses guetteurs, ils se fondaient à la perfection parmi ces passants désœuvrés. Aux abords des magasins d'alcool et sur les parkings des supermarchés, d'autres encore étaient installés à plusieurs dans leurs autos, discutant de tout et de rien.

Un cabriolet Impala surbaissé avec quatre jeunes Noirs à son bord s'engagea dans l'avenue peu fréquentée à la suite de la camionnette. Ils faisaient rebondir l'auto sur les bosses du macadam pour impressionner les filles qu'ils croisaient, le volume de leur stéréo tellement haut que les parois métalliques de la fourgonnette en vibraient.

De sa place, à travers les vitres opaques, Starling avait aussitôt déduit qu'ils ne constituaient pas une menace. Un véhicule de protection des Crip aurait plutôt été une puissante berline ou un break assez cabossé pour passer inaperçu dans le quartier, avec le hayon arrière entièrement ouvrable et trois, parfois quatre complices à l'intérieur. Si l'on ne sait pas garder la tête froide, une équipe de basketteurs dans une Buick peut avoir une apparence inquiétante.

Alors qu'ils étaient arrêtés à un feu rouge, Brigham retira le cache du viseur télescopique et donna à Bolton une tape sur le genou.

- Tenez, jetez un coup d'œil et dites-nous si vous voyez des vedettes locales sur le trottoir.

Dissimulé dans un ventilateur du toit, l'objectif du télescope n'autorisait qu'une vision latérale.

Après l'avoir fait pivoter entièrement, Bolton s'arrêta et se frotta les yeux.

- Ça remue trop, quand on roule, se plaignit-il.

Sur sa radio, Brigham vérifia la position du bateau.

- Ils sont à quatre cents mètres en approche, répéta-t-il à son groupe.

Immobilisée par un autre feu rouge presque au bout de Parcell Street, la camionnette demeura en face du marché pendant un moment qui leur parut très long. Le chauffeur tourna légèrement la tête comme s'il regardait dans son rétroviseur pour chuchoter à Brigham en desserrant à peine les dents :

- On dirait qu'il n'y a pas foule pour acheter du poiscaille... Ça y est, on y va.

Le feu passa au vert. A 14 h 57, trois minutes pile avant l'heure H, le véhicule fatigué se gara devant la criée de Feliciana, à une place favorable. A l'arrière, ils entendirent le grincement du frein à main que le conducteur tirait à lui.

Brigham abandonna le périscope à Starling.

- Regarde un peu.

Elle balaya l'esplanade avec l'objectif. Sur le trottoir, protégés par l'auvent en toile, les étals scintillaient. Des dorades venues des côtes de Caroline étaient disposées en bancs chatoyants sur leur lit de glace, des crabes agitaient leurs pinces dans les caissons ouverts, des homards s'agglutinaient les uns sur les autres au fond de leur bac. Rusé, le poissonnier avait couvert de papier humide les yeux de ses plus grosse pièces afin de leur conserver leur éclat jusqu'à la vague tardive des ménagères natives des Caraïbes, acheteuses avisées qui viendraient au soir tombant renifler et scruter sa marchandise.

Le soleil dessinait un arc-en-ciel dans le jet d'eau de la table à découper où un employé d'apparence hispanique était occupé à lever des filets dans un grand requin-maquereau, son bras robuste faisant aller et venir élégamment le couteau incurvé tandis qu'il manœuvrait le tuyau de l'autre main pour laver les entrailles. L'eau ensanglantée glissait jusqu'au caniveau. Starling l'entendait courir sous le plancher de la camionnette.

Elle observa leur chauffeur qui s'approchait du poissonnier, engageait la conversation avec lui. L'autre regarda sa montre, haussa les épaules et lui montra du doigt la devanture d'un petit restaurant. Après avoir flâné une minute sous l'auvent, leur homme alluma une cigarette et se dirigea sans hâte vers l'établissement qu'on venait de lui indiquer.

Quelque part dans le marché, une sono passait La Macarena à plein régime, au point que Starling l'entendait distinctement dans sa cachette. Cette rengaine, elle allait bientôt ne plus pouvoir la supporter.

La porte qui les intéressait était sur leur droite, à double battant et encadrement métalliques, avec une seule marche en béton. Starling s'apprêtait à renoncer à son poste de vigie quand elle la vit s'ouvrir. Un Blanc corpulent, en chemise hawaïenne et sandales, apparut. Il avait une sacoche en bandoulière sur la poitrine, sa main droite dissimulée dessous. Un Noir maigre et noueux surgit derrière lui, un imperméable jeté sur l'avant-bras.

- Gaffe ! souffla Starling.

Après eux, son cou gracile à la Néfertiti et ses traits harmonieux bien reconnaissables par-dessus les épaules des deux hommes, c'était Evelda Drumgo qui venait de sortir.

- Evelda arrive derrière deux types, on dirait qu'ils sont chargés tous les deux, annonça Starling.

Elle céda aussitôt le périscope à Brigham, mais pas assez vite pour éviter qu'il ne la bouscule. Le temps qu'elle ajuste son casque, le chef de l'opération parlait déjà dans son micro :

- Strike 1 à toutes les équipes ! Ça y est. Elle est sortie de notre côté. On y va.

Puis, à son groupe :

- On les neutralise avec le moins de casse possible.

Il arma son fusil anti-émeutes.

- Le bateau est là dans trente secondes. Allons-y.

Starling est la première dehors. Les nattes afro d'Evelda fouettent l'air quand elle tourne brusquement la tête vers elle. Starling sent la présence des hommes dans son dos. Ils ont dégainé, ils hurlent :

- Au sol! Tout le monde au sol!

Evelda fait un pas de côté, entièrement à découvert maintenant. Elle porte un bébé dans un harnais passé autour de son cou.

- Attendez, attendez, je veux pas d'histoires ! lance-t-elle à ses acolytes. Attendez !

Elle s'avance avec une démarche de reine, l'enfant haut sur sa poitrine, une couverture pendant sur son giron.

Laisse-lui une sortie , pense Starling. Elle rengaine son revolver au toucher, étend les bras, paumes ouvertes.

- Evelda ! Pas de résistance. Venez vers moi!

Derrière elle, le rugissement d'un gros moteur V8, un hurlement de freins. Elle ne peut pas se retourner. Ça doit être le renfort.

Evelda l'ignore, elle se dirige droit sur Brigham. La couverture du bébé flotte dans le vent, le MAC 10 aboie dessous, Brigham s'écroule, sa visière rouge de sang.

Le gros Blanc laisse tomber sa sacoche. Apercevant le pistolet automatique qu'il a en main, Burke fait feu, un nuage inoffensif de poudre de plomb sort de son fusil à pompe. Il cherche à réarmer mais il n'est pas assez rapide. Une rafale vient le hacher au niveau de l'entrejambe, en dessous du gilet pare-balles. Le tireur pivote vers Starling tandis qu'elle s'approche en dégainant. Elle l'atteint à deux reprises au milieu de sa chemise bariolée avant qu'il n'ait eu le temps d'appuyer sur la gâchette.

Des coups de feu derrière Starling. Le Noir efflanqué avait une arme sous son imperméable, il bat en retraite dans le bâtiment, plié en deux. A cet instant, Starling se sent poussée en avant par quelque chose comme une bourrade très violente dans le dos, qui lui coupe le souffle. Elle arrive à se retourner pour découvrir le véhicule de riposte des Crip sur la chaussée, une Cadillac toutes fenêtres ouvertes qui tire sa bordée. Juchés à la cheyenne dans les portières du côté opposé, deux assaillants mitraillent par-dessus le toit, un troisième en fait autant du siège arrière. Les trois canons crachent du feu et de la fumée, les balles trouent l'air autour d'elle.

Réfugiée entre deux voitures en stationnement, Starling voit Burke tituber sur le macadam. Brigham est étendu sans mouvement, une mare se formant sous son casque. Quelque part de l'autre côté de la rue, Hare et Bolton répliquent. Un tir d'armes automatiques venu de la Cadillac les contraint au silence, pulvérisant les vitres des autos autour d'eux, déchiquetant le macadam, faisant exploser un pneu. Un pied dans le caniveau ruisselant, Starling risque la tête au-dehors.

Les deux de la Cadillac continuent à tirer par-dessus le toit. Le chauffeur a aussi un revolver, qu'il utilise de sa main libre. Celui installé à l'arrière a ouvert sa portière et attrape Evelda pour l'entraîner à l'intérieur avec le bébé. Elle a la sacoche avec elle. Ils visent toujours Hare et Bolton, puis les pneus arrière fument et la voiture part en trombe. D'un coup, Starling est debout, son bras suit la trajectoire de la Cadillac et elle loge une balle dans la tête du conducteur, près de la tempe. Le tireur de l'avant est touché deux fois, il tombe en arrière. Elle fait sauter le chargeur vide de son Colt et l'a remplacé par un neuf avant que l'autre ait touché le sol, sans quitter une seule seconde la voiture des yeux.

La Cadillac glisse contre la rangée de véhicules en stationnement sur le côté opposé, finit par s'immobiliser dans un fracas de tôles froissées.

Starling marche vers elle, maintenant. Le tireur de l'arrière est toujours perché sur la portière, les yeux fous, pesant des deux mains sur le toit pour tenter de dégager son torse coincé entre la Cadillac et la voiture contre laquelle elle est venue buter. Son arme glisse à terre. Des mains vides apparaissent par la fenêtre, un type sort de l'auto, le front ceint d'un bandana bleu en chiffon, il lève les bras en l'air et se met à courir. Starling ne lui prête aucune attention.

Des coups de feu à sa droite. Le fuyard bascule en avant, s'affale la tête la première, tente de ramper sous une auto. Des pales d'hélicoptère chuintent au-dessus d'elle.

Sous l'auvent, quelqu'un crie :

- Restez couchés, restez couchés !

Il y a des formes recroquevillées sous les étals. Sur la table à découper, le jet d'eau abandonné asperge le vide.

Starling se rapproche. On bouge à l'arrière de la Cadillac. La voiture oscille sur ses amortisseurs. On bouge, oui. Le bébé hurle, là-dedans. Une détonation. La lunette explose en mille morceaux.


Date: 2015-12-18; view: 158


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