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Tout est la faute de Caroline Yessayan

 

À partir de cette même rentrée 1970, la situation de Bruno à l'internat s'améliora légèrement; il rentrait en quatrième, il commençait à faire partie des grands. De la quatrième à la terminale les élèves couchaient dans les dortoirs de l'autre aile, avec des boxes de quatre lits. Pour les garçons les plus violents il était déjà complè­tement maté, humilié; ils se tournèrent peu à peu vers de nouvelles victimes. Cette même année, Bruno com­mença à s'intéresser aux filles. De temps en temps, rare­ment, il y avait des sorties communes aux deux inter­nats. Les jeudis après-midi où il faisait beau, ils allaient jusqu'à une sorte de plage aménagée sur les bords de la Marne, dans les faubourgs de Meaux. Il y avait un café plein de baby-foot et de flippers - dont l'attraction principale, cependant, était constituée par un python dans une cage de verre. Les garçons s'amusaient à le provoquer, cognaient du doigt contre le corps de l'ani­mal; les vibrations le rendaient fou furieux, il se jetait sur les parois de toutes ses forces, jusqu'à tomber assommé. Une après-midi d'octobre, Bruno parla avec Patricia Hohweiller; elle était orpheline et ne quittait 1’internat qu'aux vacances pour aller chez un oncle en Alsace. Elle était blonde et mince, parlait très vite, son visage changeant s'immobilisait parfois dans un sourire étrange. La semaine suivante il eut un choc atroce en la voyant assise sur les genoux de Brasseur, les jambes écartées; il la tenait par la taille et l'embrassait à pleine bouche. Cependant, Bruno n'en tira pas de conclusion générale. Si les brutes qui l'avaient terrorisé pendant des années avaient du succès auprès des filles, c'est simplement parce qu'ils étaient les seuls à oser les draguer. Il remarqua d'ailleurs que Pelé, Wilmart, même Brasseur s'abstenaient de frapper ou d'humilier les petits dès qu'une fille était dans les parages.

À partir de la quatrième, les élèves pouvaient s'inscrire au ciné-club. Les séances avaient lieu le jeudi soir, dans la salle des fêtes de l'internat de garçons; c'étaient des séances mixtes. Un soir de décembre, Bruno s'assit à côté de Caroline Yessayan avant la projection de Nosferatu le vampire. Vers la fin du film, après y avoir pensé pendant plus d'une heure, il posa très doucement la main gauche sur la cuisse de sa voisine. Pendant quelques secondes merveilleuses (cinq? sept? sûrement pas plus de dix), il ne se passa rien. Elle ne bougeait pas. Une immense chaleur envahissait Bruno, il était au bord de l'évanouissement. Puis, sans dire un mot, sans violence, elle écarta sa main. Bien plus tard, très souvent même, en se faisant sucer par telle ou telle petite pute, Bruno devait repenser à ces quelques secondes de bonheur effroyable; il devait repenser, aussi, à ce moment où Caroline Yessayan avait doucement écarté sa main. Il y avait eu chez ce petit garçon quelque chose de très pur et de très doux, d'antérieur à toute sexualité, à toute consommation erotique. Il y avait eu un désir simple de toucher un corps aimant, de se serrer entre des bras aimants. La tendresse est antérieure à la séduction, c'est pourquoi il est si difficile de désespérer.



Pourquoi Bruno ce soir-là avait-il touché la cuisse de Caroline Yessayan, plutôt que son bras (ce qu'elle aurait très probablement accepté, et qui aurait peut-être constitué le début d'une belle histoire entre eux; car c'est tout à fait volontairement qu'elle lui avait parlé juste avant, dans la file d'attente, pour qu'il ait le temps de s'asseoir à côté d'elle, et qu'elle avait posé son bras sur l'accoudoir séparant leurs deux sièges; et de fait elle avait depuis longtemps remarqué Bruno, et il lui plaisait beaucoup, et elle espérait vivement, ce soir-là qu'il lui prendrait la main)? Probablement parce que la cuisse de Caroline Yessayan était dénudée, et qu’il n'imaginait pas, dans la simplicité de son âme, qu'elle ait pu l'être en vain. À mesure que Bruno, avançant en âge, replongeait avec dégoût dans les sentiments de son enfance, le noyau de sa destinée s'épurait, tout appa­raissait dans la lumière d'une évidence irrémédiable et froide. Ce soir de décembre 1970, il était sans doute au pouvoir de Caroline Yessayan d'effacer les humiliations et la tristesse de sa première enfance; après ce premier échec (car jamais plus il n'osa, après qu'elle eut dou­cement retiré sa main, lui adresser de nouveau la parole), tout devenait beaucoup plus difficile. Pourtant Caroline Yessayan, dans sa globalité humaine, n'était nullement en cause. Tout au contraire Caroline Yessayan, petite Arménienne au doux regard d'agnelle, aux longs cheveux bouclés et noirs, échouée à la suite de complications familiales inextricables dans les bâti­ments sinistres de l'internat de filles du lycée de Meaux, Caroline Yessayan constituait à elle seule une raison d'espérer en l'humanité. Si tout avait basculé dans un vide navrant, c'était en raison d'un détail minime et presque grotesque. Trente ans plus tard, Bruno en était persuadé: donnant aux éléments anecdotiques de la situation l'importance qu'ils avaient réellement eue, on pouvait résumer la situation en ces termes: tout était de la faute de la minijupe de Caroline Yessayan.

 

En posant la main sur la cuisse de Caroline Yessayan, Bruno la demandait en fait pratiquement en mariage. Il vivait le début de son adolescence dans une période de transition. Mis à part quelques précurseurs – dont ses parents représentaient d'ailleurs un pénible exemple - la génération précédente avait établi un lien d'une force exceptionnelle entre mariage, sexualité et amour. L’extension progressive du salariat, le développement économique rapide des années cinquante devaient en effet - hormis dans les classes de plus en plus restreintes où la notion de patrimoine gardait une importance - conduire au déclin du mariage de raison. L'Église catholique, qui avait toujours regardé avec réticence la sexualité hors mariage, accueillit avec enthousiasme cette évolution vers le mariage d'amour, plus conforme à ses théories («Homme et femme Il les créa»), plus propre à constituer un premier pas vers cette civilisation de la paix, de la fidélité et de l'amour qui constituait son but naturel. Le Parti communiste, seule force spirituelle susceptible d'être mise en regard de l'Église catholique pendant ces années, combattait pour des objectifs presque identiques. C'est donc avec une impatience unanime que les jeunes gens des années cinquante attendaient de tomber amoureux, d'autant que la désertification rurale, la disparition concomitante des communautés villageoises permettaient au choix du futur conjoint de s'effectuer dans un rayon presque illimité, en même temps qu'elles lui donnaient une importance extrême (c'est en septembre 1955 que fut lancée à Sarcelles la politique dite des «grands ensembles», traduction visuelle évidente d'une socialité réduite au cadre du noyau familial). C'est donc sans arbitraire que l'on peut caractériser les années cinquante, le début des années soixante comme un véritablé âge d'or du sentiment amoureux - dont les chansons de Jean Ferrât, celles de Françoise Hardy dans sa première période peuvent encore aujourd'hui nous restituer l'image.

Cependant, dans le même temps, la consommation libidinale de masse d'origine nord-américaine (chansons d'Elvis Presley, films de Marilyn Monroe) se répandait en Europe occidentale. Parallèlement aux réfrigérateurs et aux machines à laver, accompagnement matériel du bonheur du couple, se répandaient le transistor et le pick-up, qui devaient mettre en avant le modèle comportemental du flirt adolescent. Le conflit idéologique, latent tout au long des années soixante, éclata au début des années soixante-dix dans Mademoiselle Age tendre et dans 20 Ans, se cristallisant autour de la question à l'époque centrale: «Jusqu'où peut-aller avant le mariage?» Ces mêmes années, l'option hédoniste-libidinale d'origine nord-américaine reçut un appui puissant de la part d'organes de presse d'inspi­ration libertaire (le premier numéro d'Actuel parut en octobre 1970, celui de Charlie Hebdo en novembre). S'ils se situaient en principe dans une perspective poli­tique de contestation du capitalisme, ces périodiques s'accordaient avec l'industrie du divertissement sur l'essentiel: destruction des valeurs morales judéo-chré­tiennes, apologie de la jeunesse et de la liberté indivi­duelle. Tiraillés entre des pressions contradictoires, les magazines pour jeunes filles mirent au point dans l'urgence un accommodement, que l'on peut résumer dans la narration de vie suivante. Dans un premier temps (disons, entre douze et dix-huit ans), la jeune fille sort avec de nombreux garçons (l'ambiguïté sémantique du terme sortir étant d'ailleurs le reflet d'une ambiguïté comportementale réelle: que voulait dire, exactement, sortir avec un garçon? S'agissait-il de s'embrasser sur la bouche, des joies plus profondes du petting et du deep-petting, des relations sexuelles proprement dites? Fallait-il permettre au garçon de vous toucher les seins? Devait-on enlever sa culotte? Et que faire de ses organes, à lui?) Pour Patricia Hohweiller, pour Caro­line Yessayan, c'était loin d'être simple; leurs magazi­nes favoris donnaient des réponses floues, contradictoi­res. Dans un deuxième temps (en fait, peu après le bac), la même jeune fille éprouvait le besoin d'une histoire sérieuse (plus tard caractérisée par les magazines allemands sous les termes de «big love»), la question pertinente étant alors: «Dois-je m'installer avec Jérémie?»; c'était un deuxième temps, dans le principe détinitif. L'extrême fragilité de l'accommodement ainsi proposé par les magazines pour jeunes filles - il s'agissait en fait de juxtaposer, en les plaquant arbitrairement sur deux segments de vie consécutifs, des modèles comportementaux antagonistes - ne devait apparaître que quelques années plus tard, au moment où l'on prit conscience de la généralisation du divorce. Il n'en reste pas moins que ce schéma improbable put constituer quelques années, pour des jeunes filles de toute façon assez naïves et assez étourdies par la rapidité des transformations qui se déroulaient autour d'elles, un modèle de vie crédible, auquel elles tentèrent raisonnablement d'adhérer.

 

Pour Annabelle, les choses étaient bien différentes. Elle pensait à Michel le soir avant de s'endormir; elle se réjouissait de le retrouver au réveil. Lorsqu'en cours il lui arrivait quelque chose d'amusant ou d'intéressant elle pensait tout de suite au moment où elle allait le lui raconter. Les journées où, pour une raison quelconque, ils n'avaient pas pu se voir, elle se sentait inquiète et triste. Pendant les vacances d'été (ses parents avaient une maison en Gironde), elle lui écrivait tous les jours. Même si elle ne se l'avouait pas franchement, même si ses lettres n'avaient rien d'enflammé et ressemblaient plutôt à celles qu'elle aurait pu écrire à un frère de son âge, même si ce sentiment qui enveloppait sa vie évoquait un halo de douceur plus qu'une passion dévorante, la réalité qui se faisait progressivement jour dans son esprit était la suivante: du premier coup, sans l'avoir cherché, sans même l'avoir réellement désiré, elle se trouvait en présence du grand amour. Le premier était le bon, il n'y en aurait pas d'autre, et la question n'aurait même pas lieu de se poser. Selon Mademoiselle Âge tendre, le cas était possible: il ne fallait pas se monter la tête, cela n'arrivait presque jamais; pourtant dans certains cas, extrêmement rares, presque miraculeux - mais cependant indiscutablement attestés -, cela pouvait arriver. Et c'était la chose la plus heureuse qui puisse vous arriver sur la Terre.

 

 

 

De cette période Michel conservait une photogra­phie, prise dans le jardin des parents d'Annabelle, aux vacances de Pâques 1971; son père avait dissimulé des œufs en chocolat dans les bosquets et les massifs de fleurs. Sur la photo Annabelle était au milieu d'un mas­sif de forsythias; elle écartait les branchages, toute à sa quête, avec la gravité de l'enfance. Son visage com­mençait à s'affiner, on pouvait déjà deviner qu'elle serait exceptionnellement belle. Sa poitrine se dessinait légèrement sous le pull-over. Ce fut la dernière fois qu'il y eut des œufs en chocolat le jour de Pâques, l'année suivante, ils étaient déjà trop âgés pour ces jeux.

A partir de l'âge de treize ans, sous l'influence de la progestérone et de l'œstradiol sécrétés par les ovaires, des coussinets graisseux se déposent chez la jeune fille à la hauteur des seins et des fesses. Ces organes acquièrent dans le meilleur des cas un aspect plein, harmo­nieux et rond; leur contemplation produit alors chez 1’homme un violent désir. Comme sa mère au même âge, Annabelle avait un très joli corps. Mais le visage de sa mère avait été avenant, agréable sans plus. Rien ne pouvait laisser présager le choc douloureux de la beauté d'Annabelle, et sa mère commença à prendre peur. C'est certainement de son père, de la branche hollandaise de la famille, qu'Annabelle tenait ses grands yeux bleus et la masse éblouissante de ses cheveux blond clair; mais seul un hasard morphogénétique inouï avait pu produire la déchirante pureté de son visage. Sans beauté la jeune fille est malheureuse, car elle perd toute chance d'être aimée. Personne à vrai dire ne s'en moque, ni ne la traite avec cruauté; mais elle est comme transparente, aucun regard n'accompagne ses pas. Chacun se sent gêné en sa présence, et préfère l'ignorer. À l'inverse une extrême beauté, une beauté qui dépasse de trop loin l'habituelle et séduisanté fraîcheur des adolescentes, produit un effet surnaturel, et semble invariablement présager un destin tragique. À l'âge de quinze ans Annabelle faisait partie de ces très rares jeunes filles sur lesquelles tous les hommes s'arrêtent, sans distinction d'âge ni d'état; de ces jeunes filles dont le simple passage, le long de la rue commerçante d'une ville d'importance moyenne, accélère le rythme cardiaque des jeunes gens et des hommes d'âge mûr, fait pousser des grognements de regret aux vieillards. Elle prit rapidement conscience de ce silence qui accompagnait chacune de ses apparitions, dans un café ou dans une salle de cours, mais il lui fallut des années pour en comprendre pleinement la raison. Au CEG de Crécy-en-Brie, il était communément admis qu'elle «était avec» Michel; mais même sans cela, à vrai dire, aucun garçon n'aurait osé tenter quoi que ce soit avec elle. Tel est l'un des principaux inconvénients de l'extrême beauté chez les jeunes filles: seuls les dragueurs expérimentés, cyniques et sans scrupule se sentent à la hauteur; ce sont donc en général les êtres les plus vils qui obtiennent le trésor de leur virginité, et ceci constitue pour elles le premier stade d'une irrémédiable déchéance.

 

En septembre 1972, Michel entra en seconde au lycée de Meaux. Annabelle entrait en troisième; pour une année encore, elle resterait au collège. Il rentrait du lycée en train, il changeait à Esbly pour prendre l'autorail. En général, il arrivait à Crécy par le train de 18 h 33; Annabelle l'attendait à la gare. Ils marchaient ensemble le long des canaux de la petite ville. Parfois - assez rarement, en fait - ils allaient au café. Annabelle savait maintenant qu'un jour ou l'autre Michel aura envie de l'embrasser, de caresser ce corps dont elle sentait la métamorphose. Elle attendait ce moment sans impatience, sans trop de crainte non plus; elle avait confiance.

Si les aspects fondamentaux du comportement sexuel sont innés, l'histoire des premières années de la vie tient une place importante dans les mécanismes de son déclenchement, notamment chez les oiseaux et les mammifères. Le contact tactile précoce avec les mem­bres de l'espèce semble vital chez le chien, le chat, le rat, le cochon d'Inde et le rhésus macaque (Macaca mulutta). La privation du contact avec la mère pendant l'enfance produit de très graves perturbations du com­portement sexuel chez le rat mâle, avec en particulier inhibition du comportement de cour. Sa vie en aurait-elle dépendu (et, dans une large mesure, elle en dépen­dait effectivement) que Michel aurait été incapable d'embrasser Annabelle. Souvent, le soir, elle était si heureuse de le voir sortir de l'autorail, son cartable à la main, qu'elle se jetait littéralement dans ses bras. Ils demeuraient alors enlacés quelques secondes, dans un état de paralysie heureuse; ce n'est qu'ensuite qu'ils se parlaient.

Bruno était lui aussi en seconde au lycée de Meaux, dans une autre classe; il savait que sa mère avait eu un deuxième fils d'un père différent; il n'en savait pas plus. Il voyait très peu sa mère. Deux fois, il était parti en vacances dans la villa qu'elle occupait à Cassis. Elle recevait beaucoup de jeunes qui passaient, qui faisaient la route. Ces jeunes gens étaient ce que la presse popu­laire appelait des hippies. De fait, ils ne travaillaient pas; lors de leur séjour ils étaient entretenus par Janine, qui avait changé de prénom pour se faire appeler Jane. Ils vivaient donc des revenus de la clinique de chirurgie esthétique fondée par son ex-mari - c'est-a-dire finalement du désir de certaines femmes aisées lutter contre la dégradation apportée par le temps, ou de corriger certaines imperfections naturelles. Ils se joignaient nus dans les calanques. Bruno refusait d’ôter son maillot de bain. Il se sentait blanchâtre, minuscule, répugnant, obèse. Parfois, sa mère recevait un des garçons dans son lit. Elle avait déjà quarante-cinq ans; sa vulve était amaigrie, un peu pendante, mais ses traits restaient magnifiques. Bruno se branlait trois fois par jour. Les vulves des jeunes femmes étaient accessibles, elles se trouvaient parfois à moins d'un mètre; mais Bruno comprenait parfaitement qu'elles lui restent fermées: les autres garçons étaient plus grands, plus bronzés et plus forts. Bien des années plus tard, Bruno devait s'en rendre compte: l'univers petit-bourgeois, l'univers des employés et des cadres moyens était plus tolérant, plus accueillant et plus ouvert que l'univers des jeunes marginaux, à l'époque représentés par les hippies. «Je peux me déguiser en cadre respectable, et être accepté par eux, aimait à dire Bruno. Il suffit pour cela que je m'achète un costume, une cravate et une chemise - le tout, 800 francs chez C & A en période de soldes, - il suffit en réalité pratiquement que j'apprenne à faire un nœud de cravate. Il y a, c'est vrai, le problème de la voiture - c'est au fond la seule difficulté dans la vie du cadre moyen; mais on peut y arriver, on prend un crédit, on travaille quelques années et on y arrive. À l'opposé, il ne me servirait à rien de me déguiser en marginal: je ne suis ni assez jeune, ni assez beau, ni assez cool. Je perds mes cheveux, j'ai tendance à grossir; et plus je vieillis plus je deviens angoissé et sensible, plus les signes de rejet et de mépris me font souffrir. En un mot je ne suis pas assez naturel, c'est à-dire pas assez animal - et il s'agit là d'une tare irrémédiable: quoi que je dise, quoi que je fasse, quoi que j'achète, je ne parviendrai jamais à surmonter ce handicap, car il a toute la violence d'un handicap naturel». Dès son premier séjour chez sa mère, Bruno se rend» compte qu'il ne serait jamais accepté par les hippies: il n'était pas, il ne serait jamais un bel animal. La nuit il rêvait de vulves ouvertes. Vers la même époque, il commença à lire Kafka. La première fois il ressenti une sensation de froid, de gel insidieux; quelques heures après avoir terminé Le Procès il se sentait encore engourdi, cotonneux. Il sut immédiatement que cet univers ralenti, marqué par la honte, où les êtres se croisent dans un vide sidéral, sans qu'aucun rapport entre eux n'apparaisse jamais possible, correspondait exac­tement à son univers mental. L'univers était lent et froid. Il y avait cependant une chose chaude, que les femmes avaient entre les jambes; mais cette chose, il n'y avait pas accès.

Il devenait de plus en plus évident que Bruno allait mal, qu'il n'avait pas d'amis, qu'il était terrorisé par les filles, que son adolescence en général était un échec lamentable. Son père s'en rendait compte, et se sentait gagné par un sentiment de culpabilité croissant. Pour la Noël 1972 il exigea la présence de son ex-femme, afin d'en discuter. Au fil de la conversation il apparut que le demi-frère de Bruno était dans le même lycée, qu'il était également en seconde (quoique dans une autre classe) et qu'ils ne s'étaient jamais rencontrés; ce fait le frappa vivement comme le symbole d'une dislo­cation familiale abjecte, dont ils étaient tous deux res­ponsables. Faisant pour la première fois preuve d'autorité, il exigea que Janine reprenne contact avec son deuxième fils, afin de sauver ce qui pouvait encore l'être.

Janine nourrissait peu d'illusions sur les sentiments que la grand-mère de Michel pouvait éprouver à son égard; ce fut quand même légèrement pire que ce qu elle avait imaginé. Au moment où elle garait sa Pors­che devant le pavillon de Crécy-en-Brie la vieille femme sortit, son cabas à la main. «Je peux pas vous empêcher de le voir, c'est votre fils, dit-elle abruptement. Je pars faire des courses, je reviens dans deux heures; je veux que vous soyez partie à ce moment-là.» Puis elle tourna les talons.

Michel était dans sa chambre; elle poussa la porte et entra. Elle avait prévu de l'embrasser, mais lorsqu'elle amorça le geste il recula d'un bon mètre. En grandissant, il commençait à ressembler de manière frappante son père: mêmes cheveux blonds et fins, même visage aigu, aux pommettes saillantes. Elle avait amené en cadeau un tourne-disque et plusieurs albums des Rolling Stones. Il prit le tout sans un mot (il conserva l'appareil, mais devait détruire les disques quelques jours plus tard). Sa chambre était sobre, il n'y avait aucui affiche au mur. Un livre de mathématiques était ouve sur l'abattant du secrétaire. «Qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle. - Des équations différentielles.» répondit-il avec réticence. Elle avait prévu de parler de sa vie, de l'inviter en vacances; ce n'était manifestement pas possible. Elle se contenta de lui annoncer une prochaine visite de son frère; il acquiesça. Elle était là depuis presque une heure, et les silences s'éternisaient quand la voix d'Annabelle retentit dans le jardin. Michi se précipita vers la fenêtre, lui cria d'entrer. Janine jeta un regard sur la jeune fille au moment où elle passait la porte du jardin. «Elle est jolie, ta copine...» fit-elle observer avec une légère torsion de la bouche. Michel reçut le mot de plein fouet, son visage s'altéra. En remontant dans sa Porsche Janine croisa Annabelle, regarda dans les yeux; dans son regard, il y avait de la haine.

 

À l'égard de Bruno, la grand-mère de Michel ne nourrissait aucune aversion; lui aussi avait été victime de cette mère dénaturée, telle était sa vision des choses - sommaire mais finalement exacte. Bruno prit donc l'habitude de rendre visite à Michel tous les jeudis après-midi. Il prenait l'autorail de Crécy-la-Chapelle. Chaque fois que c'était possible (et c'était presque toujours possible), il s'installait en face d'une jeune fille seule. La plupart avaient les jambes croisées, un chemisier transparent, ou autre chose. Il ne s'installait pas vraiment en face, plutôt en diagonale, mais souvent sur la même banquette, à moins de deux mètres. Il bandait déjà en apercevant les longs cheveux, blonds ou bruns; en choisissant une place, en circulant entre les rangées, la douleur s'avivait dans son slip. Au moment de s'asseoir, il avait déjà sorti un mouchoir de sa poche. Il suffisait d'ouvrir un classeur, de le poser sur ses cuis­ses; en quelques coups c'était fait. Parfois, quand la fille décroisait les jambes au moment où il sortait sa bite, il n'avait même pas besoin de se toucher; il se libérait d'un jet en apercevant la petite culotte. Le mou­choir était une sécurité, en général il éjaculait plutôt sur les pages du classeur; sur les équations du second degré, sur les schémas d'insectes, sur la production de charbon de l'URSS. La fille poursuivait la lecture de son magazine.

Bien des années plus tard, Bruno demeurait dans le doute. Ces choses s'étaient produites; elles avaient un rapport direct avec un petit garçon craintif et obèse, dont il conservait des photographies. Ce petit garçon avait un rapport avec l'adulte dévoré par le désir qu'il était devenu. Son enfance avait été pénible, son adoles­cence atroce; il avait maintenant quarante-deux ans, et objectivement il était encore loin de la mort. Que lui restait-il à vivre? Peut-être quelques fellations pour les­quelles, il le savait, il accepterait de plus en plus faci­lement de payer. Une vie tendue vers un objectif laisse peu de place au souvenir. À mesure que ses érections devenaient plus difficiles et plus brèves, Bruno se lais­sait gagner par une détente attristée. L'objectif princi­pal de sa vie avait été sexuel; il n'était plus possible d’en changer, il le savait maintenant. En cela, Bruno était représentatif de son époque. Lors de son adoles­cence, la compétition économique féroce que connais­sait la société française depuis deux siècles avait subi une certaine atténuation. Il était de plus en plus admis dans l'imaginaire social que les conditions économi­ques devaient normalement tendre vers une certaine égalité. Le modèle de la social-démocratie suédoise était fréquemment cité, tant par les hommes politiques que par les responsables d'entreprise. Bruno se voyait donc peu encouragé à surclasser ses contemporains par le biais de la réussite économique. Sur le plan professionnel, son seul objectif était - très raisonnablement - de se fondre dans cette «vaste classe moyenne aux contours peu tranchés» plus tard décrite par le président Giscard d'Estaing. Mais l'être humain est prompt à établir des hiérarchies, c'est avec vivacité qu'il aspire à se sentir supérieur à ses semblables. Le Danemark et la Suède, qui servaient de modèle aux démocraties européennes dans la voie de l'égalisation économique, donnèrent également l'exemple de la liberté sexuelle. De manière inattendue, au sein de cette classe moyenne à laquelle s'agrégeaient progressivement les ouvriers et les cadres - ou, plus précisément, parmi les enfants de cette classe moyenne - un nouveau champ s'ouvrit à la compétition narcissique. Lors d'un séjour linguistique qu'il effectua en juillet 1972 à Traunstein, une petite ville bavaroise proche de la frontière autrichienne, Patrick Castelli, un autre jeune Français de son groupe, parvint à sauter trente-sept nanas en l'espace de trois semaines. Dans le même temps, Bruno affichait un score de zéro. Il finit par montrer sa bite à une vendeuse de supermarché - qui, heureusement, éclata de rire et s'abstint de porter plainte. Comme lui, Patrick Castelli était d'une famille bourgeoise et réussissait bien à l'école; leurs destins économiques promettaient d'être comparables. La plupart des souvenirs d'adolescents de Bruno étaient du même ordre.

Plus tard, la mondialisation de l'économie donna naissance à une compétition beaucoup plus dure, qui devait balayer les rêves d'intégration de l'ensemble de la population dans une classe moyenne généralisée au pouvoir d'achat régulièrement croissant; des couches sociales de plus en plus étendues basculèrent dans la précarité et le chômage. L'âpreté de la compétition sexuelle ne diminua pas pour autant, bien au contraire

 

Cela faisait maintenant vingt-cinq ans que Bruno connaissait Michel. Durant cet intervalle de temps effrayant, il avait l'impression d'avoir à peine changé, l'hypothèse d'un noyau d'identité personnelle, d'un noyau inamovible dans ses caractéristiques majeures, lui apparaissait comme une évidence. Pourtant, de lar­ges pans de sa propre histoire avaient sombré dans un oubli définitif. Des mois, des années entières lui appa­raissaient comme s'il ne les avait nullement vécus. Tel n'était pas le cas de ces deux dernières années d'ado­lescence, si riches en souvenirs, en expériences forma­trices. La mémoire d'une vie humaine, lui expliqua son demi-frère beaucoup plus tard, ressemble à une histoire consistante de Griffiths. Ils étaient dans l'appartement de Michel, ils buvaient du Campari, c'était un soir de mai. Ils évoquaient rarement le passé, le plus souvent leurs discussions portaient sur l'actualité politique ou sociale; mais ce soir-là ils le firent. «Tu as des souve­nirs de différents moments de ta vie, résuma Michel, ces souvenirs se présentent sous des aspects divers; tu revois des pensées, des motivations ou des visages. Par­fois tu te souviens simplement d'un nom, comme cette Patricia Hohweiller dont tu me parlais tout à l'heure, et que tu serais aujourd'hui incapable de reconnaître. Parfois tu revois un visage, sans même pouvoir lui asso­cier de souvenir. Dans le cas de Caroline Yessayan, tout ce que tu sais d'elle s'est concentré dans ces quelques secondes d'une précision totale où ta main reposait sur sa cuisse. Les histoires consistantes de Griffiths ont été produites en 1984 pour relier les mesures quantiques dans des narrations vraisemblables. Une histoire de Griffiths est construite à partir d'une suite de mesures plus ou moins quelconques ayant lieu à des instants différents. Chaque mesure exprime le fait qu'une cer­taine quantité physique, éventuellement différente d’une mesure à l'autre, est comprise, à un instant donné, dans un certain domaine de valeurs. Par exemple, au temps t, un électron a une certaine vitesse, déterminée avec une approximation dépendant du mode de mesure; au temps t2, il est situé dans un certain domaine de l'espace; au temps t3, il a une certaine valeur de spin. À partir d'un sous-ensemble de mesures, on peut définir une histoire, logiquement consistante dont on ne peut cependant pas dire qu'elle soit vraie; elle peut simplement être soutenue sans contradiction. Parmi les histoires du monde possibles dans un cadre expérimental donné, certaines peuvent être réécrites sous la forme normalisée de Griffiths; elles sont alors appelées histoires consistantes de Griffiths, et tout sa passe comme si le monde était composé d'objets séparés, dotés de propriétés intrinsèques et stables. Cependant, le nombre d'histoires consistantes de Griffiths pouvant être réécrites à partir d'une série de mesures, est en général sensiblement supérieur à un. Tu as une conscience de ton moi; cette conscience te permet de poser une hypothèse: l'histoire que tu es à même de reconstituer à partir de tes propres souvenirs est une histoire consistante, justifiable dans le principe d'une narration univoque. En tant qu'individu isolé, persévérant dans l'existence un certain laps de temps, soumis à une ontologie d'objets et de propriétés, tu n'as aucun doute sur ce point: on doit nécessairement pouvoir t'associer une histoire consistante de Griffiths. Cetta hypothèse a priori, tu la fais pour le domaine de la vie réelle; tu ne la fais pas pour le domaine du rêve.

— J'aimerais penser que le moi est une illusion; n'empêche que c'est une illusion douloureuse...» dit doucement Bruno; mais Michel ne sut que répondre, il ne connaissait rien au bouddhisme. La conversation n'était pas facile, ils se voyaient tout au plus deux fois par an. Jeunes, ils avaient eu des discussions passionnées; mais ce temps était révolu, désormais. En septembre 1973, ils entrèrent ensemble en première C; pendant deux années ils suivirent ensemble les cours de mathématiques, les cours de physique. Michel était très au-dessus du niveau de sa classe. L'univers humain - il commençait à s'en rendre compte - était décevant, plein d'angoisse et d'amertume. Les équations mathématiques lui apportaient des joies sereines et vives. Il avançait dans une semi-obscurité, et tout à coup il trou­vait un passage: en quelques formules, en quelques factorisations audacieuses, il s'élevait jusqu'à un palier de sérénité lumineuse. La première équation de la démonstration était la plus émouvante, car la vérité qui papillotait à mi-distance était encore incertaine; la der­nière équation était la plus éblouissante, la plus joyeuse. Cette même année, Annabelle entra en seconde au lycée de Meaux. Ils se voyaient souvent, tous les trois, après la fin des cours. Puis Bruno rentrait à l'internat; Annabelle et Michel se dirigeaient vers la gare. La situation prenait une tournure étrange et triste. Début 1974, Michel se plongea dans les espaces de Hilbert; puis il s'initia à la théorie de la mesure, découvrit les intégra­les de Riemann, de Lebesgue et de Stieltjes. Dans le même temps, Bruno lisait Kafka et se masturbait dans l'autorail. Une après-midi de mai, à la piscine qui venait de s'ouvrir à La Chapelle-sur-Crécy, il eut la joie d'écar­ter les pans de sa serviette pour montrer sa bite à deux filles de douze ans; il eut la joie surtout de voir qu'elles se poussaient du coude, qu'elles s'intéressaient au spec­tacle; il échangea un long regard avec l'une des deux, une petite brune à lunettes. Trop malheureux et trop frustré pour s'intéresser réellement à la psychologie d autrui, Bruno se rendait cependant compte que son demi-frère était dans une situation pire que la sienne. Souvent, ils allaient ensemble au café; Michel portait des anoraks et des bonnets ridicules, il ne savait pas jouer au baby-foot; c'est surtout Bruno qui parlait. Michel ne bougeait pas, il parlait de moins en moins; il levait vers Annabelle un regard attentif et inerte. Annabelle ne renonçait pas; pour elle, le visage de Michel ressemblait au commentaire d'un autre monde. Vers la même époque elle lut La Sonate à Kreutzer, crut un instant le comprendre au travers de ce livre. Vingt-cinq ans plus tard il apparaissait évident à Bruno qu'ils s’étaient trouvés dans une situation déséquilibrée, anormale, sans avenir; considérant le passé, on a toujours l'impression - probablement fallacieuse - d'un certain déterminisme.

 

 


Date: 2015-12-11; view: 238


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