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Valeurs révolutionnaires

Un autre moment-clé de mise en question de l’éthique est la guerre d’Espagne. On sait que Claude Simon s’est rendu à Barcelone en 1936, avec un sauf-conduit du parti communiste, qu’il a aussi aidé à faire passer une cargaison d’armes bloquée sur un cargo norvégien dans le port de Sète, à cause de l’embargo décrété par les démocraties européennes dans le cadre de leur politique de non-intervention. L’un des premiers romans de Claude Simon, Le Sacre du printemps, évoque cet épisode, avec une part de transposition romanesque. Il est attribué au beau-père du personnage principal, qui fait lui-même le récit de cette aventure de jeunesse. Or loin de mettre en avant les valeurs de liberté et de justice qui confèrent habituellement aux romans évoquant cette période une dimension héroïque (le modèle étant bien sûr L’Espoir de Malraux), l’épisode prend la forme d’un apprentissage de l’Histoire en tant que, au contraire, elle échappe à toute morale et n’est que déchaînement de violence, dans lequel prévaut la loi du plus fort.

Le personnage qui initie le narrateur à cette terrible vérité est un Italien nommé Ceccaldi, et surnommé « le Commandante ». Il travaille pour les Républicains mais va s’opposer violemment au représentant du parti communiste espagnol, Suñer, chargé de le surveiller, et qui voit en lui non un militant ou un combattant, mais un « condottiere » : « Un de ces types prêts à se vendre à n’importe qui pourvu qu’on le paye suffisamment17 ». Or ce personnage amoral, homme d’action d’une redoutable efficacité, mais qui a manifestement perdu depuis longtemps toute illusion, exerce sur le jeune homme une véritable fascination, d’autant que son cynisme semble avoir pour toile de fond un désespoir qui fait de lui une figure tragique. À son contact, le narrateur va très vite douter, tout en continuant à agir, du sens même de son action :

Parce que là-dessus je n’étais pas bien loin de penser de la même façon que Ceccaldi. Si quelques mois plus tôt seulement j’avais entendu quelqu’un parler et raisonner comme ça, j’aurais sauté en l’air, mais maintenant je commençais à n’être plus si sûr d’un tas de choses dont j’avais été tellement certain. À me regarder alors en face de n’importe quel d’entre eux, en face de Ceccaldi, du Norvégien, ou même de Suñer, ou même des dockers, ou même de cet animal de fonctionnaire du port, je me faisais un drôle ou plutôt un sale effet. L’effet d’un type qui aurait appris le ski, ou la natation dans une de ces brochures spécialisées et qui se trouverait tout à coup, avec ses connaissances théoriques et livresques, tout meurtri sur le neige, suffocant dans l’eau, à côté de bonshommes qui seraient seulement incapables d’expliquer le plus simple de leurs gestes, n’auraient jamais appris à lire, ne se souviendraient même pas d’avoir jamais appris à skier, à nager, accomplissant tout cela pour ainsi dire d’instinct, par un naturel jeu de réflexes, et non seulement aussi bien que de la façon décrite dans les livres, mais encore beaucoup mieux, même si c’était exactement au contraire, et donnant tort aux livres, et à ceux qui les avaient écrits, et à ceux qui avaient lu dedans, parce qu’en eux était le bouillonnement et la vie, et par-delà le bien et le mal, par-delà toute idée, toute notion de bien et de mal, la montée spontanée de la sève, les enfantements terribles, superbes, tumultueux, de ce qui n’est ni esprit ni matière, ou, si l’on préfère, les deux à la fois18.



Les dernières lignes font presque explicitement référence à la pensée nietzschéenne. Ce que le Commandante a dévoilé à son jeune camarade, ce n’est pas seulement une opposition entre la théorie et la pratique, mais bien entre la morale et la vie, celle-ci se définissant hors de tout cadre éthique, comme puissance vitale pure, et c’est cela, le « sacre du printemps ». Le jeune homme découvre qu’il n’a été jusqu’alors qu’un « sacré boy-scout […] en quête de la bonne action19 », et que « l’explication du boy-scout c’est qu’il n’est en réalité ni altruiste, ni bon, ni généreux, mais hypocritement, démesurément ambitieux ». Il comprend qu’il n’est qu’un « révolutionnaire de luxe20 », qu’il est hors de l’Histoire, dans le ciel des idéaux, alors que « les grandes choses, les grands bouleversements, se font non avec les idées, les théories, les mots, mais avec les sentiments, les passions élémentaires, simples, toujours et partout les mêmes : l’espoir, la haine, l’amour ».

On ne peut concevoir plus radical balayage du champ entier de l’éthique : « Tout me semblait simple, ou plutôt pire que simple, comme dénudé, dépouillé. Simple et nu.21 ». Cependant, la critique des valeurs dans le roman passe encore ici, de manière traditionnelle, par une méditation du personnage accompagnant la narration d’une intrigue. Lorsque Claude Simon reviendra sur son expérience espagnole dans Le Palace, Histoire ou Les Géorgiques, le même pessimisme s’exprimera dans une forme nouvelle.

Dans Le Palace, la remémoration des journées de 1936 par le narrateur revenu à Barcelone quinze ans plus tard ne prend plus la forme d’un récit linéaire et organisé, comme c’était encore le cas dans Le Sacre du printemps, mais d’un flux de mémoire charriant pêle-mêle événements fragmentaires, sensations, réflexions. L’expérience vécue est privée de tout cadre interprétatif susceptible de la relier à une histoire générale de la guerre civile et donc de justifier les événements dont le narrateur a été le témoin. Cependant, comme dans Le Sacre du printemps, quoique de manière moins didactique, la démystification de la révolution est prise en charge par un personnage affranchi de toute illusion, un membre des brigades internationales surnommé « l’Américain », dont l’ironie sarcastique exaspère les miliciens communistes espagnols au point que le roman se termine sur sa probable élimination. Et cette démystification passe par des métaphores filées d’une extrême violence, comme lorsqu’il compare la révolution à

[…] rien qu’une charogne, un fœtus à trop grosse tête langé dans du papier imprimé, rien qu’un petit macrocéphale décédé avant terme parce que les docteurs n’étaient pas du même avis et jeté aux égouts dans un linceul de mots, […] une puante momie enveloppée et étranglée par le cordon ombilical de kilomètres de phrases enthousiastes tapées sur ruban à machine par l’enthousiaste armée des correspondants étrangers de la presse libérale22.

Les valeurs révolutionnaires deviennent, à l’épreuve de l’action, une pure emphase verbale qui ne parvient plus à couvrir l’odeur de mort engendrée par toute convulsion historique.

Dans Histoire, l’éclatement narratif est encore aggravé par un dispositif de double emboîtement. Le narrateur se souvient, par bribes dispersées au long de la journée-cadre, du récit qu’il a tenté de faire autrefois, après son retour de Barcelone, à son oncle Charles, personnage ironique et désabusé qui lui renvoie une image dérisoire de ce qu’il a vécu. Il essaie malgré tout de répondre à la question lancinante : « Comment était-ce ?23 ». Mais toute référence aux valeurs a disparu, et ne subsistent dans la mémoire que des fragments de combats de rue, soumis au chaos perceptif et mémoriel, à partir desquels il ne parvient pas à construire un récit signifiant :

[…] tout en même temps recommençons premièrement deuxièmement troisièmement impossible :

type galopant pas complètement courbé en deux comme il le disait mais légèrement penché en avant la tête rentrée dans les épaules de sorte que de là où j’étais le voyant de dos on n’apercevait rien au-dessus du col : homme sans tête. Tache blanche éblouissante de sa chemise traversant l’espace découvert puis il atteignit l’ombre des arbres une ou deux secondes les confettis de lumière brouillée filant rapidement sur lui puis je ne le vis plus accroupi sans doute derrière un tronc, effacé24

Dans Les Géorgiques, enfin, c’est par un autre biais que Claude Simon poursuit sa critique des valeurs révolutionnaires : celui de l’intertextualité. La guerre d’Espagne est appréhendée par la médiation de Hommage à la Catalogne de Georges Orwell, l’écrivain anglais devenant même un personnage du roman, sous l’initiale transparente O. Venu en Espagne comme journaliste, il s’est engagé par idéal aux côtés des Républicains. Mais il se retrouve absurdement traqué par les communistes qui ont pris le pouvoir à Barcelone, à cause de ses sympathies anarchistes. Du coup, son récit de la guerre d’Espagne est présenté par Simon comme une tentative désespérée pour donner « un sens cohérent25 » à son aventure, alors qu’ici encore c’est la ruine de toute logique et de toute valeur qui prévaut :

En fait, au fur et à mesure qu’il écrit son désarroi ne cessera de croître. A la fin il fait penser à quelqu’un qui s’obstinerait avec une indécourageable et morne persévérance à relire le mode d’emploi et de montage d’une mécanique perfectionnée sans pouvoir se résigner à admettre que les pièces détachées qu’on lui a vendues et qu’il essaie d’assembler, rejette et reprend tour à tour, ne peuvent s’adapter entre elles ni pour former la machine décrite par la notice du catalogue, ni selon toute apparence aucune autre machine, sauf un ensemble grinçant d’engrenages ne servant à rien, sinon à détruire et tuer, avant de se démantibuler et de se détruire lui-même26.

De ce fait, le récit simonien des événements apparaît plus véridique que celui d’Orwell, dans la mesure où il a fait son deuil d’une cohérence introuvable.

Valeurs humanistes

Le troisième grand moment critique est celui de 1940. Il se s’agit pas ici d’une désillusion, puisque les soldats français parmi lesquels se trouve Claude Simon sont mobilisés par obligation et non engagés par conviction. Mais les épreuves subies pendant l’attaque allemande, puis comme prisonnier de guerre, conduisent le narrateur à une complète réévaluation de sa condition d’homme, ou plus précisément à une complète dévaluation. Sans entrer dans le détail de ces épisodes sur lesquels Claude Simon est revenu à de multiples reprises, de La Route des Flandres au Jardin des Plantes, il en ressort le constat que les épreuves de la fatigue, de la faim, de la soif, de la peur, de la promiscuité, le spectacle constant de la mort et de la destruction, racontés selon des modalités narratives de plus en plus subjectives et déstructurées, conduisent à une formidable régression de l’homme civilisé ou se croyant tel, de sorte qu’il se rapproche de cette animalité dont il croyait orgueilleusement s’être émancipé. C’est bien ainsi qu’est décrit dans L’Acacia le brigadier cherchant à sauver sa vie pendant l’embuscade : « […] son corps de nouveau courbé en deux, comme un singe les mains rasant le sol, l’une d’elles y prenant au besoin appui s’il trébuche, il se déplace déjà avec rapidité (à la façon de ces rats filant au pied d’un mur) le long de la haie […]27 ». Et quelques jours plus tard, le même, fait prisonnier par les Allemands, se retrouvera enfermé dans un « wagon obscur, étouffant, pour chevaux huit et hommes quarante […] avec soixante-quinze autres comme lui […] et à peu près dans l’impossibilité de remuer un membre sans que dix ou douze autres membres enchevêtrés appartenant à d’autres corps soient obligés de bouger en chaîne dans un concert de jurons, d’obscénités et de malédictions28 ».

Cette expérience de l’abjection infligée par des hommes à d’autres hommes ne peut que frapper de nullité toute prétention humaniste. Claude Simon l’exprime clairement dans une scène de La Route des Flandres située dans le camp de prisonniers. Georges reçoit une lettre de son père, qui est universitaire, dans laquelle celui-ci déplore le bombardement de la prestigieuse bibliothèque de Leipzig :

[…] pensant sans cesse à toi là-bas et à ce monde où l’homme s’acharne à se détruire lui-même non seulement dans la chair de ses enfants mais encore dans ce qu’il a pu faire, laisser, léguer de meilleur : l’Histoire dira plus tard ce que l’humanité a perdu l’autre jour en quelques minutes, l’héritage de plusieurs siècles, dans le bombardement de ce qui était la plus précieuse bibliothèque du monde, tout cela est d’une infinie tristesse […]29.

À cette tristesse du vieil humaniste désolé, dont Simon fait symboliquement un personnage obèse, donc condamné à la quasi immobilité et à l’impuissance, son fils oppose l’humour féroce et désespéré de celui qui n’a plus d’autre objectif que sa survie matérielle :

« … à quoi j’ai répondu par retour que si le contenu des milliers de bouquins de cette irremplaçable bibliothèque avait été précisément impuissant à empêcher que se produisent des choses comme le bombardement qui l’a détruite, je ne voyais pas très bien quelle perte représentait pour l’humanité la disparition sous les bombes au phosphore de ces milliers de bouquins et de papelards manifestement dépourvus de la moindre utilité. Suivait la liste détaillée des valeurs sûres, des objets de première nécessité dont nous avons plus besoin ici que de tout le contenu de la célèbre bibliothèque de Leipzig, à savoir : chaussettes, caleçons, lainages, savon, cigarettes, saucisson, chocolat, sucre, conserve, gal… »30

Par ce dialogue épistolaire, Simon incarne donc dans une situation romanesque (qui n’est que partiellement autobiographique puisque son père était officier et avait été tué en 1914) une mise en cause radicale de l’humanisme à la fois comme conception de l’homme, comme culture, mais aussi comme éthique : on a remarqué l’usage ironique qui est fait du mot « valeur », lorsque les seules « valeurs sûres » sont des « objets de première nécessité ». Voilà l’homme précipité brutalement des hauteurs intellectuelles et morales au plus concret de ses besoins physiques.

On comprend dès lors que Claude Simon ne souhaite pas ajouter à cette bibliothèque inutile des ouvrages qui prétendraient délivrer à l’humanité un message quelconque, au nom de ces valeurs supérieures dont il a éprouvé dans sa chair la vanité. C’est pourquoi il va privilégier, dans sa pratique d’écrivain comme dans son discours sur le roman, ce qui est susceptible de marquer le plus nettement sa distance à l’égard de toute référence humaniste.


Date: 2015-12-11; view: 221


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